"L'homme arabe vit dans une sorte d'apocalypse permanente"

Editions La Différence - 05.07.2013

Tribune - monde arabe - révolution - Histoire


À l'heure ou le peuple égyptien vient de renverser le Président Mohamed Morsi, qu'il avait lui-même élu il y a un an et qui l'avait tant déçu, comment ne pas rappeler que le poète syrien, Mohamed al-Maghout, dénonçait à la fin des années cinquante la situation réservée au peuple arabe dans les vers magnifiques de son recueil La joie n'est pas mon métier, que La Différence vient de faire reparaître dans la collection Orphée.

 

 

 


Abdellatif Lâabi avait déjà signalé à l'époque, dans sa préface à l'édition originale, le caractère visionnaire de la pensée d'al-Maghout.


Et il s'émerveille aujourd'hui de la profondeur et de la beauté de la poésie de celui-ci, « traductrice de nos rêves les plus justes, accompagnatrice bienveillante de ce qu'il y a de plus lumineux dans l'aventure de l'esprit ».

 

 

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Je ne crois pas me risquer en disant que le lecteur francophone qui découvrira  cette traduction des poèmes de Mohamed al-Maghout aura le sentiment d'avoir affaire à des textes écrits aujourd'hui même, au plus vif de la tourmente qui secoue le monde arabe et la conscience de ses intellectuels et écrivains.
Tous les éléments de l'invivable collectif et individuel sont présents. Le plus insoutenable étant peut-être l'humiliation quand elle se double d'impuissance. Mais, pour al-Maghout, ce drame n'est pas imputable au seul conflit des forces sociales et politiques à l'œuvre dans la réalité arabe.

 

L'écrasement de l'humain, le triomphe du mal, remontent à une malformation du monde qui n'est pas sans rappeler l'idée de péché originel. Al-Maghout profère là une hérésie caractérisée au regard d'une culture où hédonisme et fatalisme ont toujours fait bon ménage. La condition humaine s'y articule autour du présent et du devenir sans grandes inquiétudes quant aux origines. L'homme se crée par ses actes, mieux encore par ses intentions.


Mais voici que les coups de boutoir de l'Histoire font craqueler cet édifice qui a tenu pendant des siècles et permis l'épanouissement de l'une des civilisations les plus fécondes que le monde ait connues. Depuis la décadence et le démembrement de l'empire arabo-musulman jusqu'aux convulsions des idéologies de la renaissance et de l'unité arabes, en passant par le traumatisme colonial, les fondements de l'édifice semblent reposer sur la bouche d'un volcan. L'homme arabe vit dans une sorte d'apocalypse permanente. Son désarroi touche à la détresse tant l'étau se resserre autour de lui.
La poésie d'al-Maghout évolue dans cet espace. Hantée par l'issue, elle ne peut pas faire l'impasse sur l'enfer. Elle le dévale, cercle par cercle.

 

Et son souci n'est même pas la connaissance, celle qui éclaire la raison et prépare l'action. Sa démarche suit la logique de la déroute. C'est par l'automutilation, l'épreuve consentie du feu, que le poète peut signaler sa présence au monde. Ce faisant, ce ne sont même pas les droits de la parole qu'il revendique. La poésie, cette « charogne éternelle », le dégoûte. Elle n'est que l'instrument de sa nausée.

 

 


Mohamed al-Maghout

 

 

C'est pourquoi al-Maghout se soucie peu de la joaillerie de l'écriture. Les juristes et les inspecteurs de l'économie du texte auront beau jeu de lui reprocher ses relâchements, ses répétitions, l'étroitesse de son vocabulaire, son lyrisme crasse, ses images presque exclusivement amenées par l'analogie, il n'en a cure. Sa modernité se situe ailleurs. Encore que la bataille des anciens et des modernes ne semble pas le préoccuper outre mesure. Car il écrit à la façon d'un emmuré, avec ce qui peut extraire de son corps. Les messages qu'il grave dans les mille cloisons de son réduit relèvent d'une autre dimension de la littérature. Celle qui restitue à cette dernière la vertu du cri humain dans sa nudité.


                             Abdellatif Laâbi (1992)

 

 

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Vingt ans se sont écoulés depuis la parution de ce livre. En voulant rédiger une note pour présenter l'actuelle réédition, je constate avec stupeur plutôt qu'une quelconque satisfaction qu'il n'y a pas même une virgule que je serais tenté de changer au texte plus haut. La poésie d'al-Maghout s'est révélée prophétique, disons-le sans rougir, sans nous croire obligé de mettre le mot entre guillemets. C'est qu'elle avait pressenti et capté au tréfonds des sociétés arabes les signes des bouleversements majeurs qu'elles allaient connaître au cours des deux décennies suivantes, avec comme couronnement à la fois tragique et porteur d'un immense espoir la révolution en cours en Syrie. Mais, si le poète a eu raison contre maints politologues et autres experts, c'est qu'il ne s'est pas contenté d'observer ou de diagnostiquer ce qui minait ces sociétés de l'intérieur et les livrait sans défense au despotisme. Il a introduit la révolte comme médication appropriée pour rompre le cercle infernal du fatalisme et de l'oppression.


Cependant, quelle tristesse de faire entendre de nouveau la voix du poète alors qu'il nous a quitté, sans qu'il puisse être aujourd'hui au milieu des siens, d'un peuple qui est en train d'inscrire de nouveau dans l'Histoire la vaillance, le sens de la dignité humaine, l'amour de la liberté.


Al-Maghout dort maintenant en paix. Il a fait, selon la belle expression de Benjamin Fondane, « son métier d'homme ». Il a été de ceux et celle avec lesquels la poésie se fait traductrice de nos rêves les plus justes, accompagnatrice bienveillante de ce qu'il y a de plus lumineux dans l'aventure de l'esprit.
                                                                                                    

Abdellatif Laâbi (juillet 2012)