L'incendie de Notre-Dame, ou le sursaut salutaire

Auteur invité - 11.05.2019

Tribune - Notre Dame Paris - incendie cathédrale Paris - patrimoine France


Sur les profondes meurtrissures que vient de subir Notre-Dame de Paris, nombre de personnes ont le cœur en berne. Et plus particulièrement les chrétiens de France et du monde entier, mais aussi, et prioritairement, les Parisiens pour lesquels cette cathédrale représente l’épicentre ancestral de la capitale, sur le plan symbolique, cultuel, culturel, historique, architectural, artistique et littéraire, notamment par les voix de Gérard de Nerval, principalement de Victor Hugo, et de nombreux autres poètes et écrivains.

par Michel Dansel
 
Notre Dame [#114]
Henry Marion, CC BY SA 2.0

 
Ce désastre majuscule s’inscrit en lettres calcinées sur le grand livre de l’histoire de Paris. Pour la circonstance, des hommes politiques de différentes obédiences, des ecclésiastiques de haute futaie, des éditorialistes et autres plumes bien corsetées transmirent, avec leurs mots, leurs convictions, leurs hésitations et leurs certitudes, chacun à sa manière, une certaine image de Notre-Dame de Paris, et firent état de leur interprétation du sinistre.

Comme toujours, lorsque survient un fait hors-norme, certains esprits furent contaminés par une sorte de paranoïa collective et se mirent à gloser, à ratiociner, allant parfois même jusqu’à clabauder sur les origines supposées ou présupposées d’un fait dont ils ignoraient tout, mais qui a enflammé leur imaginaire. 

En marge de toutes les extrapolations qui jaillirent spontanément, un peu comme s’il s’agissait d’un miracle venu d’un ailleurs improbable, un constat taraude bien des esprits. Il est presque trop évident pour être évoqué, mais comme les évidences sont souvent des banalités que l’on perd de vue, autant tenter de l’éclairer à plein phare.

Car ce qui vient de se produire met en exergue d’une flagrante manière la capitulation, l’effondrement et l’impuissance d’une société qui, dans ses essoufflements désordonnés, arrive en bout de course et nous porte témoignage de son immense et angoissante fragilité. En effet, nous sommes parvenus au taquet, et les preuves sont omniprésentes pour porter l’estocade au bon sens le plus élémentaire. Nul besoin d’être un grand clerc pour admettre que, soudainement, tout devient accablant pour notre bonne vieille civilisation qui était, jusqu’à ces dernières encablures, pétrie d’un minimum de bon sens ! 
 
La question que se pose, même les plus bas de toiture, est la suivante : comment se fait-il qu’à notre époque, qui est arrivée à un haut degré de perfectionnement dans le domaine des sciences et des techniques, où la politique de prévention et de précaution fleurit jusque dans les corridors de l’absurdité ; oui, comment se fait-il qu’à une heure où les instances les plus autorisées comptabilisent et comparent les chiffres du chômage et tentent d’y apporter un remède autre que verbal.
 
Oui, comment se fait-il qu’avec tous les moyens sécuritaires dont nous disposons, rien, strictement rien, n’ait été mis en place pour protéger efficacement Notre-Dame de Paris, et plus particulièrement à une heure où les profonds travaux de restauration qu’elle subissait, avec ses imposants échafaudages, la rendaient plus vulnérable que jamais ? 

Catedral de Notre Dame
Edgardo W. Olivera, CC BY 2.0

 
Nous nous trouvons à la fin d’un cycle qui, s’il n’était pas d’une bêtise aussi tragique, aurait, par l’intensité de son absurdité, séduit des chantres de la modernité littéraire, à commencer par Tristan Corbière, Jules Laforgue, Lautréamont, Rimbaud et de nombreux autres, auxquels ont succédé les Dadaïstes et les Surréalistes ! Mais aujourd’hui, en habit de soirée dans leur cabine de pilotage, des Saint-Exupéry sans leur avion, pour la plupart novices dans l’art du décollage mais sortis de grandes Écoles, sont à l’évidence plus à l’aise dans l’art de la dialectique que dans celui de la prospective sécuritaire.

Autrement dit, qu’ils soient des aigles ou des mulets, ces savants chiens de meute savent mieux discourir sur l’art du patrimoine que sur celui de le protéger efficacement, avec, pourtant, tous les moyens dont ils disposent ! Voilà qui me replonge dans les campagnes du tonnerrois, quand j’avais le cœur en culottes courtes, et que j’entendais les gens de la terre, de Vallières, de Prusy, de Chaource où d’Ervy-le-Châtel clamer, face à un pathologiquement bavard : grand diseux, petit faiseux ! 

L’incendie de la cathédrale de Notre-Dame offrit l’opportunité à tous les frustrés de l’expression de trouver un exutoire pour faire entendre leurs paroles. Certaines d’entre elles furent péremptoires et définitives et d’autres plus nuancées, avec, parfois, une pertinence et une mesure pour le moins discutables !
 
Lorsque l’on a les prunelles rivées sur l’événement, la lucidité manque pour porter sur un fait nouveau un regard lucide, historique et serein de nature à relativiser un désastre. Car nos attelles affectives sont en émoi, et les moindres palpitations de l’actualité suscitent en nous des tressaillements que l’épaisseur  du temps parvient à éroder et à précipiter dans la fournaise de l’Histoire. 

En effet, qui de nos jours s’émeut encore de l’incendie qui ravagea Rome en l’an 64 ? Ou encore de celui de Constantinople qui, au Ve siècle, embrasa la bibliothèque impériale et détruisit près de 120.000 volumes, faisant ainsi disparaître un immense trésor de la culture byzantine. Quant à la très célèbre bibliothèque d’Alexandrie et, plus sédimentée dans l’Antiquité, la destruction, au Ve siècle avant notre ère, de l’une des 7 merveilles du monde, qui représentait la statue du Zeus olympien, en or et en ivoire... il s’agit là de sinistres qui n’effleurent même pas, par livres d’histoire interposés, les soubassements des strates les moins sensibles de la mémoire de nos contemporains immédiats.

L’incendie qui ravagea, sans la détruire complètement, et surtout sans causer de victimes, la cathédrale de Paris, lourdement mutilée, appartient dès lors à l’album photo de nos cauchemars les plus prégnants. Aujourd’hui, les brancardiers de l’espérance sont à pied d’œuvre pour infuser une vie nouvelle à la vieille Dame qu’on laissa trop longtemps stagner dans sa réputation sans se trop soucier de son état de santé ! Même si ce monument, résolument pas comme les autres, est considéré comme le cadran solaire de beaucoup, comme l’étoile flamboyante de nombreuses sensibilités affutées sur les meules d’un symbolisme qu’il ne faut jamais laisser en jachère.

Le séisme que provoqua, dans les cœurs et les esprits, cet incendie fut immense, certes, mais le choc en retour qui s’ensuivit apporta une récompense générale, grandiose sur le plan humain, qui dépassa ce que les natures les plus optimistes n’auraient jamais osé supposer ! Les lourdes portes de l’inattendu se déverrouillèrent et laissèrent place à diverses interprétations sur ce qui se produisit. Athées, agnostiques et croyants, par-delà les parapets de leurs convictions, se retrouvèrent au sein d’un même concert de sidération, de stupeur et parfois de sanglots. Chacun y alla de sa partition, et une sorte de compagnonnage hybride se retrouva en fraternité, parfois de violence, sur une même mosaïque de cœur.

Notre Dame - Paris, France
Josh Hallett, CC BY SA 2.0

 
Notre époque, et chaque année d’une façon plus affirmée depuis, notamment, le dernier quart du 20ème siècle, se trouve bétonnée dans le matérialisme le plus toxique, l’individualisme contagieux, le manque d’affect tentaculaire, l’esprit de lucre… L’état des lieux est assez lourd pour que ne soit même pas évoqué le profond état d’indifférence face à la chose poétique !

Quelque chose devait se passer pour qu’un inversement des pôles ait lieu, mais nul ne savait très exactement quoi ! C’était du moins le ressenti d’un certain nombre de sensibilités éclairées !

Le 15 avril 2019 la bien aimée Notre-Dame de Paris manqua de refermer définitivement son ombrelle et, tout aussitôt, les esprits s’enflammèrent. Certains allèrent même jusqu’à tenter de trouver une explication pour le moins aérienne ! Selon ceux-là, la cathédrale, pour tenter de sauver les esprits enlisés dans le bas astral, se serait immolée par le feu, et aurait offert ses entrailles aux puissances maléfiques afin qu’une élévation collective des cœurs et des esprits puisse embellir les parterres de la vie quotidienne !

Les interprétations, les suppositions, les analyses, les constats, les convictions, et même les marques d’indifférence en quête de justification se multiplièrent, même de la part de personnes qui, en province ou à l’étranger, n’avaient jamais vu la cathédrale, autrement, et encore peut-être, que sur des cartes postales !
 
L’incendie de Notre-Dame provoqua des éclairs de lucidité et un ressaisissement dans les consciences. Des valeurs, qui semblaient à jamais naufragées dans les abyssales profondeurs de l’indifférence, refirent surface et, dans nos vies déhanchées, déboitées d’un humanisme primordial, des personnes de convictions et de strates différentes se mirent à dialoguer entre elles. Les marcheurs de notre temps, qui confondent trop souvent la sensiblerie et la sensibilité, obtempérèrent, pour la plupart d’entre eux, à ce rappel à l’ordre jailli d’un Ailleurs majuscule venu dont on ne sait trop d’où, un peu comme si, d’une façon collective, ils s’estimaient pris en faute.

Par-delà les feux maîtrisés de Notre-Dame gravement mutilée, une question de toute première importance, qui fait déjà polémique, se pose aujourd’hui. Elle renvoie dos à dos deux familles de personnes aux conceptions de l’Histoire complètement opposées.

Il y a d’une part celles qui ont les yeux rivés sur le rétroviseur et qui, fidèles au patrimoine d’origine, ont le cœur gothique. Elles souhaitent ressusciter Quasimodo et Esméralda dans un cadre hugolien. D’autre part, il y a celles dont on peut s’attendre à tout, y compris au pire ! Il s’agit des tenants de la modernité, qui se gaussent peut-être de l’harmonie architecturale au sens antique et classique du terme, et qui entendent marquer l’empreinte des temps nouveaux en prenant comme prétexte le désastre qui se présentait à elles : l’incendie de Notre-Dame ! 


Michel Dansel, écrivain, grand spécialiste de Paris, auteur de : Le Paris Secret chez Laffont, Le Paris des curieux Chez Larousse, Au Père Lachaise chez Fayard, il est Président de la Journée du Manuscrit Francophone


Commentaires
Notre Dame est morte. Il en reste des ruines, livrées aux mains rapaces des deux familles évoquées dans l'article.

Comme pour une personne disparue que nous aimions, le cœur arraché, il nous faut accepter. Même « remise à neuf », elle ne revivra pas. Les taxidermistes sont sur la ligne de départ, mais « empaille »-t-on un défunt, même aimé et vénéré?

Notre Dame de Paris est morte, ses ruines doivent être respectées et protégées, mais ce sont des ruines. Toute reconstruction sera non pas un hommage, mais une trahison.

Des vautours s’abattent autour de ce grand cadavre. Certains sont bien intentionnés, se croient réellement capables d’effacer d’un coup de volonté l’arrêt du destin, tout en gardant un œil sur la finance, un autre sur la gloire.

Personne ne s’opposera au sacrilège pour les raisons que vous évoquez : le cœur gothique ou le champs des possibles novateurs.

Evoquer un crime, on peut. Un crime de négligence bien de notre temps. Un complot ? Pourquoi pas… Mais aussi pourquoi ?

C’est arrivé, aussi inconcevable que ce soit, c’est arrivé. Lors d’un décès, on élève une stèle de pierre, vite oubliée, c’est dans notre histoire personnelle et nos entrailles que demeure le souvenir, antithèse de la disparition.
Il y a aussi des gens (croyants ou non) qui n'en n'ont rien à foutre qu'elle ait brûlé, pour qui ça ne fait ni chaud (quoique), ni froid. Et ceux-là on les balaye bien vite d'un revers de la main en les regardant de travers, comme des traîtres, des pestiférés. En d'autres temps ils seraient lapidés en place publique. Interrogeons-nous, mes frères, sur la force et le danger des symboles et prions pour que les hommes aient le courage de les chasser de leurs esprits, s'en affranchissent. Le symbole annonce la guerre. Alors quand un symbole brûle, c'est une victoire de plus sur nos obscurantismes et nos peurs.
Le mot nu ment.

Certes, il y a la sueur des bâtisseurs de cathédrales qui est à respecter, mais quel symbole mérite-t-il qu'on lui verse tant de sang et de larmes sinon la blanche colombe, la chaîne brisée de l'esclavagisme, ou la chaise électrique débranchée... Amen. Prions mes frères. Oraison (hors raison)...
réponse à Koinsky

Bon, alors on rase tous les monuments, les stèles, les hommages matériels, les cimetières et la paix est assurée ? Ce n'est pas si simple. Je m'en passerais et vous aussi. Cependant nous vivons en société. Ce n'est pas la pensée, la volonté, le désir et le possible de pas mal d'entre nous. Certains ont besoin d'une pierre ou d'une bâtisse pour comprendre qu'ils pensent ou qu'ils aiment, ou se souviennent... Certains ont besoin de noeuds à leur mouchoir.

Notre Dame de Paris, c'était pour beaucoup dont je suis, une compagne de toujours, contemporaine de notre histoire et des bases de ce qui nous a forgés, notre civilisation. C'est cela qui est mort. (si l'on évacue le côté purement religieux, pourtant crucial pour beaucoup d'entre nous)

Voilà pourquoi, à mon avis, le symbole, ici, est respectable. Ce n'est pas comparable à notre manie de collectionner et de révérer les moindres brimborions qu'ont touché une idole, qu'elle fut moderne ou ancienne, du show biz ou de la littérature,voire du football.

Ce symbole a brûlé. Notre-Dame du Moyen âge est morte avec tout ce qu'elle représentait de sueur et de foi. Et c'est maintenant, en 2019, que nous n'avons pas su l'empêcher. Cet acte aussi devient symbole. et nous devons au même titre le respecter. Voilà pourquoi je pense qu'il faut sécuriser les ruines de Notre Dame telles qu'elles sont et ne pas reconstruire.

les fonds pourraient utilement, dans l'esprit de la foi bâtisseuse et dans celui de Victor Hugo, servir à construire un joli village d'aspect moyennâgeux destiné aux SDF et à nous couvrir de honte d'en avoir encore, étant donné le niveau de vie moyen des français.
Non on rase pas tout, on laisse juste le temps et la nature faire tranquillement leur ouvrage. On cesse de vouloir à tout prix conserver et entretenir le passé. On s'occupe un peu des vivants, y'a déjà beaucoup de boulot comme ça. Notre-Dame qui brûle, c'est l'orgueil des hommes qui part en fumée. Mais qui a vu ça ? Je n'ai vu ni entendu de commentaire allant dans ce sens. Ceux qui s'attachent aux "mot-nu-ment" feraient mieux de s'intéresser aux symboles vivants, c'est-à-dire aux êtres exemplaires, qui, comme le docteur Rieux de La Peste (Camus) luttent désespérément contre la montée du nazisme.
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