L'universalisme en poésie ? "C'est écrire pour la jouissance de tous"

La rédaction - 19.02.2015

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« Si l'Histoire de l'art était encore en cours, je serais un mouvement poétique et universaliste », affirme Thomas Deslogis. Ce jeune poète que ActuaLitté accueille toujours avec plaisir propose de bâtir un parcours à travers la poésie. Et plus qu'une simple démonstration par un Manifeste sorti d'un autre âge, c'est une déclaration ouverte : un appel à tous, pour s'engager vers une direction, dépassant les chemins individuels.

 

Un poète, comme toute chose, ça évolue. 

 

Avant de faire ce choix d'écrire en poèmes dans des médias, cette décision étant le point de départ de ma volonté universaliste, la poésie et moi connûmes des années sauvages durant lesquelles priorité absolue était donnée aux sens. Une fraîcheur à chérir, mais, à terme, insuffisante. Alors, peu à peu, mon écriture s'est comme concentrée, et j'ai voulu accompagner ce processus, le bâtir moi-même pour en faire une logique. La plus juste possible, intellectuellement et éthiquement. 

 

Le isme choisi pour désigner cet équilibrage (l'universalisme) et dont la liste ci-dessous décrypte les nuances est donc, avant toute chose, une poétique personnelle. 

 

Pourquoi, alors, partager cette poétique et ainsi la transformer en simili manifeste ? 

 

Posons la question autrement, et cela suffira pour clore cette introduction : pourquoi ne le ferait-on plus quand, paradoxalement, il n'a jamais été aussi simple de s'unir (merci internet) ? 

 

(P.S : J'ai déjà parlé d'universalisme dans une tribune publiée dans Libération en juin dernier. Je conserve donc ce terme qui doit cependant être dégagé de toutes ces autres utilisations philosophiques ou artistiques.)

 

 

Denis Boquet, CC BY 2.0

 

 

À la question « Qu'est-ce que l'universalisme en poésie ? », la réponse est : « C'est écrire pour la jouissance de tous ». 

 

L'universalisme découle d'une certaine compréhension de deux piliers de l'expérience humaine : le Peuple, et l'Art. Le Peuple étant conçu comme une entité indivisible et strictement égalitaire en son sein, et l'Art comme la nécessaire finitude de tout être humain (l'Art étant donc compris dans son sens le plus large, de l'Art tout court à l'Art de vivre).

 

Une œuvre universaliste est donc d'abord définie par son récepteur potentiel, sa cible. En l'occurrence : le Peuple, soit, selon la définition qu'on a en a donné, strictement tout le monde. 

 

En tant que mouvement artistique, je préfère dire direction, l'universalisme est une réaction adaptée à la civilisation qui lui est contemporaine.

 

L'universalisme s'observe distinctement dans le contenu et le contenant d'une œuvre. Un contenu est universaliste lorsqu'il est aussi exigeant qu'accessible. Là où, très majoritairement, une sorte de logique veut que plus un artiste est exigeant moins il est accessible, l'universalisme refuse cette relation de cause à effet par opposition entre exigence et accessibilité, préférant une relation de cause à effet par interdépendance.

 

Comment déterminer l'universalisme d'une œuvre quand on sait qu'aucune ne fait jamais l'unanimité au sens strict ? Tout simplement en répondant à cette question par la positive : « L'œuvre veut-elle et peut-elle plaire et parler au plus cultivé comme au plus ignorant ? »

 

Quelques exemples d'artistes dont l'ensemble du travail est (globalement) universaliste : Baudelaire et René Char, Hitchcock et Fincher, Portishead, A Tribe Called Quest, le Delta Blues, Céline, Kerouac, Le Caravage, Van Gogh,...

 

La volonté de tout artiste est et a toujours été de produire (au moins) une œuvre entièrement universaliste, ce que le langage courant appelle, maladroitement, un chef-d'œuvre. 

 

On parle de contenant universaliste lorsque le format et/ou le mode de diffusion de l'œuvre sont pensés et utilisés comme des moyens de faire passer l'art dans l'âme de n'importe quel passant. Le contenant d'une œuvre peut-être universaliste à telle époque, et ne plus l'être par la suite. Le tableau, par exemple, fut longtemps un contenant universaliste pour l'art pictural. Aujourd'hui, le mur dans la rue ou le dessin de presse le sont bien plus. 

 

L'universalisme n'est pas un gage, ni de qualité ni de facilité. Aucune uniformisation ici, que ce soit au niveau des thèmes à aborder, des styles à adopter ou des points de vue à exprimer. Seules les conceptions du Peuple et de l'Art telles qu'énoncées plus haut sont inaltérables. 

 

Si la logique commerciale d'un Art à un moment donné ne permet pas à la masse d'avoir, au moins, accès à quelques œuvres universalistes (ce que permettent l'industrie de la musique et du cinéma, tant leur flot de production est dense et les contenants adaptés à l'époque), le contenant doit alors être repensé en fonction, afin de créer cet accès.

 

La poésie a un devoir particulier d'universalisme. Parce qu'elle est le seul Art majeur aujourd'hui coupé du Peuple, au sens de masse. Du fait, aussi et surtout, de son rôle historique essentiel sur le plan des idées et des sens.

 

L'universalisme d'une œuvre apparaît précisément en ce point d'équilibre entre intégration (au sein du médiatique par exemple) et indépendance (ou libre arbitre). La tâche est donc délicate : être à la fois potentiellement populaire et complètement libre. On comprend ainsi pourquoi il incombe à la poésie de montrer la voie, ayant un statut à part du fait de sa nature, et de celle de la figure du poète, dont il s'agirait de profiter enfin, comme on profite d'un don, d'un privilège. La poésie peut dire plus, c'est son rôle. À elle de le remplir ! 

 

L'universalisme existe depuis toujours dans l'Art, et a fortiori dans la poésie. Sa philosophie, son Art de vivre, s'énonce ainsi : « Je suis aussi libre que me le permet la coexistence de 1) Ma conception de l'autre comme un égal 2) Mon infinie volonté de jouir ». Cette sentence, qui ne fait que résumer le but d'une vie humaine, est formulée tout le long de l'Histoire de l'Art sous toutes ses formes possibles et imaginables. Et d'abord par les poètes, de La Fontaine à Lou Reed. Il s'agit désormais non seulement de se l'appliquer à soi et seulement, mais d'en faire une politique. 

 

L'universalisme est une lutte contre toutes autres visions du Peuple, celles qui le divisent par exemple ; et de l'Art, de celles qui l'insultent en en faisant un produit de consommation et seulement, à celles qui l'insultent en en faisant un privilège de caste surcultivée. 

 

L'universalisme, enfin, peut continuer ainsi par petites touches individuelles, comme c'est le cas depuis que l'Art est Art. Ou se globaliser, devenir un groupe d'action, une page Facebook façon Printemps arabe, une volonté affichée, générale. Je laisse au lecteur le soin de choisir ce qu'il pense être la meilleure voie en, pour finir, me permettant simplement de noter qu'une volonté générale, ça se provoque ! 

 

Thomas Deslogis (@Deslogis)