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La bourgeoisie cultivée de Bruxelles plongée dans un bain révélateur

Editions La Différence - 22.08.2013

Tribune - La Différence - Colette Lambrichs - Salim Jay


Les Éditions de la Différence ont publié le premier roman de Salim Jay en 1979, soit à peine quatre ans après leur création – et depuis, Salim Jay, Joaquim Vital et Colette Lambrichs ont su teinter d'humour, mais aussi d'ironie, et quelquefois d'une chaleureuse moquerie, le sourire qui a toujours caractérisé leur amitié.

 

Avec les Editions de la Différence

 


 

 

 

 

 

 

 

C'est donc à Salim Jay, après Jacques Bellefroid qui a rédigé la quatrième de couverture du livre, qu'il revient de saluer, dans cette tribune, la sortie d'Éléonore, le nouvel ouvrage de Colette Lambrichs.


Éléonore qui, comme l'écrit ici Salim Jay, plonge « la bourgeoisie cultivée de Bruxelles […] dans un bain révélateur. »


Merci, Salim, de parler de Colette Lambrichs avec le talent « fransquillonneur » que nous vous connaissons.

 

Le charme et la force d'Eléonore (La Différence, 2013), le nouveau roman de Colette Lambrichs ne sont pas inférieurs à ce que l'on savait pour avoir lu ses recueils de nouvelles : Tableaux noirs, Histoires de la peinture et Logiques de l'ombre. Elle y montrait déjà, sans peser ni poser, l'acuité de son regard sur les gens et les choses de la vie. Conteuse qui ne s'en laisse pas conter, la romancière étanche sa soif d'absolu en se faisant un allié du rire. La gravité affleure souvent, mais si l'essentiel est quelque part, Colette Lambrichs ne prétend pas le débusquer : elle accueille ce que sont et ce que font les protagonistes de sa fable, personnages troublés ou futiles, égoïstes ou vaniteux, tendres ou impérieux, désemparés ou pas. Les paysages sont aussi de la fête, et la ville de Bruxelles est comme tatouée dans ces pages. 

 

Avec Eléonore, la bourgeoisie cultivée de Bruxelles est plongée dans un bain révélateur. Colette Lambrichs vit à Paris depuis 1972. Elle a été à l'origine  avec le cher Joaquim Vital de la publication en rafale des livres de Mohamed Leftah. Voici qu'à son tour, elle nous montre d'autant mieux les diverses facettes de son talent de conteuse qu'Eléonore est précisément un roman à facettes sinon à tiroirs, une sorte  de fable festonnée où circulent des personnages attachants qui peuvent à l'occasion se montrer crispants. Rien n'est dérisoire sous la plume de la romancière belge qui nous délivre dans le même mouvement un chant d'amour pour sa ville natale et une protestation contre ce qu'elle est devenue.

Eleonore est une octogénaire qui voit venir la fin en opposant sa liberté aux accommodements dont la vie de tous se suffit et se masque. On la découvre d'abord dialoguant avec sa gouvernante andalouse, Fernanda, qui se trouve avoir eu un fils caché avec le mari défunt de cette comédienne désormais  âgée et comme revenue de presque tout. 

 

Eleonore Kallos est d'origine grecque et Colette Lambrichs semble avoir pris un malin plaisir à convier à cette auscultation de la « belgitude » qu'est aussi son roman, un grand nombre de personnages ayant choisi Bruxelles en étant nés ailleurs.

 

Eléonore est certes un roman mais on y peut lire aussi une sorte de pamphlet contre l'étroitesse des jugements ou la mesquinerie des actions dès lors que Rita l'Italienne, passée des bras d'un frère à l'autre, révèle sa capacité d'exultation et fait tomber tous les masques en étant conquise par un sculpteur aussi métèque et aussi belge que possible. Il y a quelque chose dans Eléonore comme une mélancolie radieuse, un défi à l'appauvrissement des sensations et des convictions. 

 

Du misérable petit tas de secrets en quoi les vies ne méritent pas d'être résumées, Colette Lambrichs sait extraire des trésors de gourmandise intellectuelle autant que d'appétit pour la bonne chère. Elle sait dire l'amour et le dédain, sans grandiloquence, et en n'appuyant jamais le traît,  dessine mieux que le contour des êtres, et nous montre le lien des uns aux autres comme si elle désignait à chaque protagoniste le halo qui le protègerait de l'inanité. 

 

La main à la plume a les doigts aussi agiles que ceux d'une marionnettiste et l'on admire la délicatesse avec laquelle l'omniscience de la romancière s'abstient de trancher le fil de l'ineffable. 

 

On apprend, à lire Eléonore, que fransquillonner signifie, à Bruxelles, vouloir se distinguer des autres en parlant le français sans accent. On découvre aussi que les pharmacies vendent du dentifrice pour chien. C'est ce genre de détail qui fait les délices de Taha Adnan, le poète marocain de langue arabe vivant à Bruxelles. Et, pour la première fois en quelques quatre décennies de bibliophagie, j'ai rencontré, grâce au roman de Colette Lambrichs le beau mot d'estacade (qui désigne une jetée ou un ouvrage assimilé aux ponts). Quant aux maatjes, ce sont des harengs. Et le « vieux présent » est le nom d'un fromage.

 

Tel personnage d'Eléonore se plaint de la « souricière des petites villes », définition décapante de d'enfermement de tous sous les yeux de tous à Bruxelles. Mais l'essentiel, dans ce roman des passions éteintes ou explosives, c'est sans doute un amour de la langue proclamé notamment par le biais d'un hommage dialogué à la verve de l'écrivain et peintre James Ensor. Car Ostende, chantée par Ensor, n'est pas moins présente que Bruxelles dans ce roman de l'exil intérieur qu'est Eléonore, un livre qui virevolte et fouaille, analyse et apaise, sans détourner les yeux sur rien et en ne se lassant jamais de comprendre et de rêver.