La pauvreté n'est pas un don du ciel. Elle se mérite

Clément Solym - 04.07.2012

Tribune - lettres - pauvreté - illusion


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin...


 

Cher pauvre,


La pauvreté n'est pas un don du ciel. Elle se mérite, c'est du moins ce que certains bien pensants de mes amis tentent de faire accroire à ceux qui n'ont que la misère de leur condition pour avenir.


Cette vision du monde n'est pas entièrement dénuée de bon sens. De multiples exemples du renoncement aux richesses matérielles forment la nourriture de plusieurs religions : anachorètes, mendiants vertueux, sybarites tournés vers la contemplation de l'âme, à la recherche du salut, inscrivent l'histoire de la pureté dans la pauvreté.


Le célibat y est souvent de mise et, la fuite du monde ouvre la condition essentielle à une carrière réussie, quelquefois consacrée par la béatification. Le pauvre peut ainsi devenir saint homme, couronnement d'une vie de frustrations, où le corps malmené, bourré d'ulcères et de plaies de diverses natures s'épanouit dans la lente décrépitude d'une macération insoutenable.


Longtemps le pauvre est né et mort honteux. Son regard baissé vers la pointe extrême de ses pieds, généralement sales et malodorants, il ne lui serait jamais venu à l'idée de contester cette indigence qui conserve l'avantage d'initier le respect d'un certain ordre social, tel que ses ancêtres l'avaient subi et tel que ses descendants le vivraient à leur tour. L'arrogance, l'orgueil, l'insolence sont des traits de caractère odieux que le riche affectionne, au contraire du pauvre confiné dans une modestie soumise et désespérée.


Puis, les révoltes ont permis à certains pauvres de découvrir que le pouvoir leur permettait d'abandonner leur condition immuable et d'accéder au monde des riches. Cette avancée, que certains ont dénommé démocratie en politique et libéralisme en économie, a permis à certains pauvres de se croire riches alors qu'ils n'étaient même pas devenus aisés.

 

Cette illusion habilement entretenue a permis à la population prospère de laisser croire aux pauvres qu'ils pouvaient ne plus l'être, favorisant la sérénité du climat social tout en continuant l'exploitation des plus démunis.


Certains de vos parents nécessiteux ont consacré leur vie à accumuler péniblement une abondance de biens, en familier de la gêne et de la privation, dans le seul but de mourir riches. En ayant vécu dans le dénuement le plus absolu, ils n'ont jamais pu effleurer ce sentiment de puissance que seule la richesse confirmée donne aux nantis.


Les riches pingres et radins semblent malgré tout faire l'admiration des pauvres qui pensent que l'avarice les rapproche d'eux, par cet état d'impécuniosité. Mais celle-ci n'est là que pour démontrer que si l'une est jouissance volontaire, l'autre n'exprime que la contrainte d'une condition sociale détestable.

Enfin, entre un pauvre devenu riche, ce qui est assez rare, et un riche devenu pauvre, ce qui l'est encore plus, la seule différence véritable réside dans le souvenir.


Aussi, très cher pauvre, si vous deviez mourir dans la condition qui fut toujours la votre, essayez au moins d'être riche d'esprit.