“La très rigide Francophonie éditoriale, continuellement écrasée par Paris”

Auteur invité - 15.02.2018

Tribune - Francophonie édition livres - auteurs francophonie livres - Francophonie Pierre Astier


Agent littéraire, Pierre Astier travaille avec des éditeurs à travers le monde entier. Cofondateur avec Laure Pécher de l’Agence littéraire Astier-Pécher, il porte un regard embrassant l’ensemble de la francophonie, et du secteur éditorial. Quelle diversité, quelle représentativité ?


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(Chambre des Députés, CC BY SA 2.0)
 
 

La francophonie, grand désert éditorial

 

 
par Pierre Astier
 

L'écrivain franco-congolais Alain Mabanckou vient de refuser l'offre de service du président de la République française, Emmanuel Macron, qui lui proposait de participer aux côtés de la romancière franco-marocaine Leila Slimani « aux travaux de réflexion autour de la langue française et de la Francophonie». 
 

Emmanuel Macron voit sans doute dans la langue française un atout (c'est une des cinq langues dominantes dans le monde) et un enjeu  (700 millions de primo-locuteurs en langue française à l'horizon 2050). De fait la langue française devrait être, plus qu'elle ne l'est actuellement, un vecteur de dévelopement économique et de coopération dans ce vaste espace linguistique intercontinental, comme l'est l'anglais en Afrique ou en Asie.
 

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“tares que charrie la Francophonie actuelle”

 

L'argument que lui oppose Alain Mabanckou, pour justifier son refus, est que la Francophonie politique, tant que n'ont pas été clarifiées les relations bilatérales entre la France et nombre de pays d'Afrique et de l'océan Indien à régimes autoritaires, peu démocratiques, ne peut avancer sereinement sur cette voie si la France (son administration, ses hommes d'affaires) ne sort pas de ce rôle trouble. Encore et toujours la Françafrique... Sans doute faudra-t-il d'ailleurs quelques décennies avant que l'ancienne métropole française renonce à son statut impérial à l'égard de ses anciennes colonies tant ses institutions en sont encore imprégnées, pour ne pas dire gangrénées. 
 

Le débat est néanmoins ouvert et mérite que soient posées quelques questions. 


Une langue vit pleinement quand elle est parlée et lue, et quand elle est enseignée. Mais aussi et surtout quand elle est publiée. On le sait, il n'y pas d'éducation, de formation, de culture et de développement économique sans les livres. Autrement dit quand assez de livres, dans tous les secteurs éditoriaux (de la littérature au management, du livre jeunesse au livre scientifique), sont publiés. A ce titre, la production de livres en langue française, dans l'espace francophone, largement dominée et de manière impériale, voire impérialiste, par la France, est somme toute dérisoire.
 

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Sur une production mondiale en langue française estimée à 110 000 nouveautés par an (on ne connait pas le chiffre exact), environ 90 000 le sont par l'Europe francophone (France, Suisse et Belgique), 15 000 par le Canada francophone, le reste par les autres pays. Dans le monde anglophone, c'est près de 600 000 nouveautés en langue anglaise qui voient le jour chaque année et qui irriguent l'ensemble de la planète (200 000 pour le Royaume-Uni , 300 000 pour les Etats-Unis puis l'Inde, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Afrique du Sud, le Kénya, le Nigéria, etc.).

Dans ce marché, certes largement dominé par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, les marchés du livre en langue anglaise asiatiques et africains sont en pleine expansion et accompagnent leur développement économique. Les professionnels du livre dans les grandes centres de production anglophones ont une vision du marché anglophone très pragmatique. Ils savent où sont les lecteurs et les futurs lecteurs et s'en soucient jour après jour.

Il en découle une grande souplesse dans les contrats d'édition, une pratique répandue de la co-édition et de la cession de droits, témoignant d'une puissante volonté de coopérer. Rien de tel n'est observé dans la très rigide Francophonie éditoriale, continuellement écrasée par Paris.
 

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Ce que ne dit pas Alain Mabanckou, c'est que la Francophonie est malheureusement un grand désert éditorial avec un centre hypertrophié  : Paris*. Que toute la production littéraire converge vers Paris, lieu d'une centralisation sans partage, lieu de la plus forte concentration éditoriale de toute la Francophonie (avec, en plus, des institutions comme l'Académie française qui exerce une sorte de magistère là encore sans partage, sans reconnaissane des élites des autres pays) et que les éditeurs de la plupart des pays francophones sont privés de leurs écrivains les plus emblématiques.
 

Quid de l'Organisation Internationale de la Francophonie qui regroupe 54 membres et dont le fer de lance devrait être le livre en langue française  ? L'OIF n'a jamais procédé à l'établissement de statistiques. Pourquoi  ? Le recensement des éditeurs en langue française dans le monde devrait être une absolue priorité. L'invitation de la France à Francfort en eût d'ailleurs été l'occasion. Les éditeurs en langue française sont peu nombreux en Afrique du Nord, en Afrique subsaharienne, dans la Caraïbe, dans l'océan indien. Ils sont fragiles et existent vaille que vaille, par la volonté de gens passionnés, bien souvent en dépit de l'absence d'aides publiques, en l'absence de chaines du livre dignes de ce nom.

La coopération avec les éditeurs de France est quasi inexistante ou se fait dans un rapport de dominant à dominé que beaucoup qualifient d'insupportable. Ces éditeurs existants sont la plupart du temps privés du lucratif marché des manuels scolaires et matériels didactiques aux mains d'éditeurs français (Hachette International en particulier). Les pays d'Afrique ont un contrôle minime sur les contenus des manuels scolaires qui sont rédigés par des auteurs français.
 

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Les contrats des éditeurs français (parisiens en l'occurence) s'approprient tous les droits des auteurs francophones et renâclent très souvent à autoriser des éditeurs des pays d'origine de ces auteurs à les publier, par le biais de cessions de droits, privilégiant l'exportation coûteuse. Les échanges entre les  syndicats d'éditeurs des pays francophones sont inexistants. 
 

Le débat sur la Francophonie est un débat passionnant. Mais la Francophonie économique ne peut exister sans une Francophonie éditoriale basée sur l'échange et la coopération, quand bien même on s'accorde à saluer une très créative Francophonie littéraire.

 

*(que Bruxelles, Genève ou Montréal ne se sentent pas directement visés)




Commentaires

Merci pour cette tribune. La réalité de l'édition en Afrique est encore pire que celle que vous décrivez. Par pays les éditeurs se comptent sur les doigts de la main. Pourtant le chiffre d'affaires des éditeurs français est de plusieurs dizaines de millions d'euros et le prix d'un livre importé est 3 fois celui d'un livre d'une édition locale. En dehors du scandale du livre scolaire que vous dénoncez à juste titre, les éditeurs français ne sont pas responsables de cette situation car ils ne gagnent pas grand chose à l'exportation et ils seraient ravis d'avoir des interlocuteurs pour faire des coéditions.

Mais que proposez vous pour trouver un moyen de faire émerger cette Francophonie Éditoriale?

Nous avons créé la Journée du Manuscrit Francophone qui chaque 24 octobre permet à tous les auteurs francophone de publier un livre (papier) gratuitement. En 5 ans plus de 1800 auteurs y ont participé, une trentaine ont signé un contrat d'édition grâce à elle.

Lors de la première édition à Dakar, Maurice Bandaman, Ministre de la Culture et de la Francophonie de Côte d'Ivoire a proposé la création du Centre Francophone du Livre. Sur le modèle de CNL, il permettrait d'aider les auteurs, les éditeurs, les libraires, les imprimeurs. Il a reçu le soutien de Vincent Montagne, Président des éditeurs français, et de Vincent Monadé, Président du Centre National du Livre.

Aujourd'hui ce projet est quelque part dans les cartons de la Francophonie dont il n'y a pas grand chose à attendre comme vous le dites vous même.

Aussi c'est à nous de nous mobiliser pour la création d'un Centre Francophone du Livre.

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