“Le confinement n'a rien changé à nos problèmes”

Auteur invité - 11.05.2020

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« Les désastres écologiques en cours sont plus flagrants que jamais. Leurs liens directs avec l’organisation socio-économique de notre monde ne sont plus à prouver. Et l’impératif de se tourner vers une société éco-responsable est l’urgence de notre temps.
 

Au cours des trente dernières années, les chaînes du livre des pays occidentaux se sont orientées vers un modèle globalisé de surproduction, structurellement dépendant de flux mondiaux de papier, de pétrole, d’argent, etc. 
 

Une vitesse nouvelle a gagné les mondes du livre. Une vitesse qui est celle de la machine et qui fait perdre sa valeur au temps long de la création et de la lecture. Une vitesse qui donne le sentiment aux artisans du livre d’être de plus en plus enfermé.e.s dans des logiques de flux. »



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C'est ainsi que commence notre ouvrage collectif, Le Livre est-il écologique ?, paru le 6 mars dernier aux éditions Wildproject. Dix jours après sa sortie, nous entrions en confinement. 


La crise sanitaire que nous traversons depuis quelques mois montre bien, une fois de plus, combien les problématiques écologiques et les problématiques sociales sont enchevêtrées : un virus d'origine animale a profité des flux mondialisés pour se propager sur toute la planète et contraindre 4 milliards d'êtres humains à s'enfermer chez eux. Quelles leçons tirer de cela pour l'avenir des livres ?


C'est à partir d'un questionnement analogue que nous avons décidé de créer l'Association pour l'écologie du livre en juin 2019 : « que pourraient être les livres de l’après-pétrole ? ». Les huit semaines de mise à l'arrêt que nous venons de vivre nous apparaissent donc comme une étude de cas grandeur nature de nos enfermements collectifs et des chemins désirables vers lesquels tendre. Pendant tout ce confinement, nous avons continué à échanger à distance de façon interprofessionnelle et, malgré les écueils de la virtualité, nous en retirons aujourd'hui quelques modestes réflexions. 


L’Association regroupe une cinquantaine de membres des mondes du livre et de la lecture (écriture, édition, librairie, diffusion, bibliothèque, éducation, recherche, etc.).

 

Aucune alternative à la machine ?


Les professionnel·les du livre (comme tant d'autres secteurs d'activité) ont dû encaisser le choc ces dernières semaines et préparer la reprise de leur activité. Cette gestion de crise n'a pas été un arrêt de la machine, ni même une mise en pause : c'était la simple continuation des mêmes logiques, en un peu pire. Ce que cache la fameuse économie de guerre, c'est surtout l'accentuation de la « loi de la jungle » néolibérale, quoi qu'il en coûte. En cela, le confinement n'a rien changé à nos problèmes.

On dira même qu'il les a exacerbés et cruellement mis en lumière.
 

Si le Syndicat de la Librairie Française a plutôt bien réussi à faire corps pour sa profession, il semble que personne ne se soit véritablement soucié de la myriade de maisons d'édition indépendantes, qui font la richesse et la diversité de notre production littéraire, et dont on ne sait pas bien aujourd'hui comment ils et elles vont affronter les temps à venir — si ce n'est de façon atomisée. Il en va de même pour les imprimeries ou pour les auteurs et les autrices — et le rapport Racine (qui a tant polarisé la chaîne alors qu'il pointait des dysfonctionnements majeurs) semble avoir été bien vite oublié. 
 

Nous avons relâché la pression mondiale sur les milieux de vie pendant deux mois — comme en témoignent les images satellites de l'absence de pollution et le chant des oiseaux enfin audible —, mais voilà la chaîne du livre à nouveau prête à « relancer la machine ». Toujours avec les mêmes modes automatiques par défaut et la même incapacité à penser ses interdépendances. 
 

Tant d'un point de vue matériel, social que symbolique, le désastre semble donc bien parti pour continuer. 
 

Comment déconfiner les esprits ?


Tout cela nous interroge donc sur la profondeur des blocages auxquels les mondes du livre et de la lecture font face. 


L'exemple de la bataille récente autour du livre comme produit « de première nécessité » aura été frappant. On voulait maintenir coûte que coûte l'ouverture des librairies, mais jamais la demande n'a concerné les bibliothèques. Cette prétendue « nécessité » n'était donc pas celle de la circulation des livres et de la lecture, mais bien du commerce de livres neufs. Qui s'est inquiété pendant cette période de la manière dont circulaient les livres ? En a-t-on profité pour regarder ce qui s'est passé entre les lecteurs ? Et les publics dits éloignés de la lecture ?
 

L'écologie, à partir de laquelle nous tentons de reconsidérer les problèmes et de trouver des alternatives durables, oblige à repenser de fond en comble ce que sont devenues les chaînes du livre comme les politiques de lecture publique — une réalité que peu semblent encore prêt·es à accepter pleinement. Un peu comme si les logiques compétitives et extractivistes qui nous ont amenées à cette situation de crise mondiale avaient également contaminé les réflexions et le vocabulaire autour du livre et de la lecture. 
 

Que faut-il donc faire aujourd'hui pour changer les représentations collectives ? Quels espaces-temps construire pour engager des métamorphoses structurelles devenues urgentes ? C'est un travail que nous avons essayé d'initier depuis plus d'un an avec l'Association pour l'écologie du livre — et nous invitons toutes celles et ceux qui voudraient y participer à nous rejoindre. 
 

Au fond, il ne s'agit pour nous que d'une chose : « désencastrer le futur », ou autrement dit, faire en sorte que l'avenir des livres et de la lecture ne soit pas aussi obscur que ce qu'il nous promet actuellement.
 

Pourquoi faire territoire ?


Cela passera nécessairement par la création de nouvelles interdépendances et de nouvelles médiations — qui seules peuvent nous permettre de lutter contre l'atomisation de nos métiers et de résister aux chocs présents et à venir. Mais, transformer une activité ne se fait pas du jour au lendemain — d'autant plus lorsqu'il s'agit, comme ici, d’œuvres collectives. 


C'est pourquoi nous sommes convaincu·es que c'est depuis les territoires que de nouvelles relations coopératives doivent se retisser (et se retissent déjà). À la fois les territoires politiques qui nous rapprochent (l’éthique de nos métiers et notre engagement pour une société oeuvrière) et les territoires préhensibles qui nous abritent (les communautés humaines et écosystémiques dont nous, acteurs et actrices du livre, dépendons directement). 
 

En cela, il s'agit de réapprendre à faire territoire commun : à la fois au sens de réseaux interprofessionnels qui puissent se fédérer depuis des lieux et des pratiques concrètes ; et au sens de lieux de vie habités (nos quartiers, nos villes et nos villages) à l'intérieur desquels circulent les livres et la lecture de façon coopérative et populaire. 

Tout cela, bien entendu, est utopique. Et ça l'est volontairement.

Étant donnés les enfermements qui sont les nôtres actuellement, le rêve est indispensable. En effet, si nous ne commençons pas par nous accorder sur des futurs désirables, nous ne pourrons que subir un avenir décidé par d'autres — qui n'ont, au demeurant, pas l'air bien sensibles à l'écologie. 
 

L’Association pour l’écologie du livre.
 

Retrouvez des extraits de l'ouvrage Le Livre est-il écologique ? sur le site des éditions Wildproject.




Commentaires
Sylvie Brunel, 17 ans d'expérience (et non d'expertise !)dans l'humanitaire, géographe, prof à la Sorbonne, s'insurge, preuves à l'appui, contre cette vision "désastrogène" du monde. C'était "avant" le 17 mars...Et après?
Bonjour, pourquoi "désastrogène" ? Il me semble lire l'inverse dans cette tribune : nous ne voulons pas "engendrer du désastre", au contraire. Nous travaillons dans le livre, "l'industrie du livre" que cela est devenu, et malgré tout, nous tâchons à l'inverse de considérer les mouvements énormes qui s'y passent, au niveau d'à peu près tous les anneaux de la chaîne du livre, depuis la commande aux auteurs jusqu'à la vente en librairie en passant par l'impression et la diffusion, justement pour orienter notre travail, à tous les niveaux, vers autre chose que le désastre. C'est bien parce que nous occupons des positions çà et là et que nous tâchons de les tenir de manière éthique et écologique, que nous avons la certitude que nous pouvons décider, collectivement, de réorienter notre travail vers des positions nettement plus conformes à nos valeurs, notre éthique.
Je suis un éditeur qui a dû déposer son bilan en début d’année, avant même cette période actuelle terriblement compliquée. Et dans ces derniers temps je m'étais déjà interrogé sur une "chaîne du livre" qui marche sur la tête...



Comment revoir un monde de surproduction où, sur la grande majorité des titres, le taux de retour des invendus est supérieur à 50 % ?



Comment repenser un monde dans lequel actuellement il faut imprimer deux livres pour en vendre un seul, au mépris de toute logique écologique ?



Comment revoir un monde où bon nombre de libraires sont devenus bien malgré eux de simples bureaux de dépôt des livres, sous le joug de quelques grands diffuseurs et distributeurs qui misent tout sur les flux ?



Comment repenser un monde où les plus gros font la loi, et verrouillent via la diffusion-distribution leurs parts de marché, au détriment des petits éditeurs ?



Comment revoir un monde où, en plein débat sur le déconfinement dans les librairies, le rapprochement financier du numéro 1 et du numéro 2 de l’édition-distribution française est passé inaperçu ?



Une des pistes serait, à mon sens, de mettre fin à la logique des flux imposés par la diffusion/distribution, et de commencer à sortir de la surproduction par une refonte complète du système des "retours", qui déresponsabilise les libraires et empêche aux petits éditeurs d'avoir la moindre marge de manœuvre en terme de trésorerie.
Bonjour, belle intention, toutefois je trouve votre texte très abstrait pour moi. Certes, "repenser de fond en comble" est une belle intention; encore faudrait-il la préciser plus que " réapprendre à faire territoire commun"... Par exemple rappeler que 17 % des 505 millions de volumes publiés chaque année vont au pilon, soit 75 millions de volumes et 30 000 tonnes, etc. Faites au moins quelques propositions, sinon on reste dans les vœux pieux... Il existe une charte d'engagements élaborée il y a déjà 10 ans par quelques éditeurs "écolocompatibles" : 21 mars 2011 Communiqué de presse Les éditeurs écolo-compatibles s’engagent ! Afin d’indiquer aux lecteurs que leur production éditoriale respecte une série de critères environnementaux, les éditeurs écolo-compatibles s’engagent par une charte. Il n’existe en effet à ce jour aucun label « bio » ou « écolo » concernant l’édition papier des livres ou des revues. Se retrouvent donc côte à côte en librairie, sans aucun signe distinctif, des livres pourtant très différents : certains ont été imprimés à plusieurs milliers de kilomètres sur des papiers issus de la destruction de forêts primaires ; d’autres, au contraire, ont fait l’objet à toutes les étapes de leur vie d’une grande attention portée à leur impact sur l’environnement. En tant que membres du collectif des éditeurs écolo-compatibles, nous nous engageons : 1. à imprimer au moins 80 % de notre production éditoriale sur des papiers recyclés, ou certifiés issus de forêts gérées durablement ; 2. à imprimer au moins 80 % de notre production éditoriale à moins de 800 km de notre principal lieu de stockage ; 3. à valoriser plutôt que pilonner les ouvrages en fin de vie ; si la destruction est nécessaire, celle-ci sera réalisée dans une filière assurant un recyclage intégral ; 4. à partager leurs expériences de bonnes pratiques environnementales. Liste des premiers éditeurs signataires de cette charte : La Plage Rue de l’échiquier La Salamandre Plume de Carotte Petite Plume de Carotte Yves Michel Le Souffle d’or Rossolis Pour Penser à l’endroit
Une mesure que nous pourrions prendre tous ensemble : cesser de faire imprimer nos livres loin de chez nous, dans d'autres pays, ce qui met plein de camions sur les routes, de bateaux sur les mers...

Ou bien que ce gouvernement taxe très fort les transports de longue distance : ça aiderait à relocaliser notre industrie (graphique, en l'occurrence) .
Bonjour,

Cette tribune très élaborée pose le débat en termes intellectuels et utopiques. Okay."Faire territoire commun" pour "Désencastrer le futur" ? Okay. Mais qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? A quoi ces concepts font-ils référence dans la vraie vie ?

Cela étant, vous m'intéressez beaucoup !

Pascale
Bonsoir à toutes et à tous,



Merci de ces échanges tous très stimulants — susciter des débats est bien le but de notre démarche interprofessionnelle.



Les pistes concrètes sont en effet nombreuses et multiples, et nous les recensons. Notre projet est d'ouvrir la voie à des transformations structurelles — en évitant l'écueil du "solutionnisme". C'est le travail que nous essayons de mener, en interne, de façon interprofessionnelle.



Pour approfondir le texte de cette tribune, nous vous renvoyons vers "Les trois écologies du livre" (p.91 de notre ouvrage collectif) :

https://fr.calameo.com/read/002083425f7c6cceb60ee



Merci encore,



L'Association pour l'écologie du livre.
Le livre est un objet à la fois culturel, artistique et économique qui traverse des univers très différents quant à sa production, sa diffusion, mais aussi son utilisation.

Par exemple, sur ce dernier point, on peut citer les deux univers distincts que sont l’Éducation nationale et le réseau des bibliothèques publiques. L’une et l’autre, pour continuer là-dessus, ont une idée bien différente de ce qu’est le livre et sur le plan économique leurs politiques d’achats sont différentes.

Je pourrais pointer tout autant de différenciation en ce qui concerne l’édition: qu’ont en commun une structure éditoriale associative et une maison d’édition appuyée sur un groupe côté en Bourse ? Même dichotomie dans les statuts et les réalités entre auteur(e) et éditeur (trice), entre la distribution et la librairie, la diffusion, l’imprimerie, les médias, etc.

En vérité chaque univers, s’il est interdépendant des autres, n’en possède pas moins sa propre logique et des intérêts divergents.



Et c’est là que le bât blesse, car pour réinventer une autre écologie du livre, il faudrait que les intérêts convergent. Toute l’histoire de la chaîne du livre montre que c’est exactement le contraire qui se passe. Il n’y a pas convergence, mais absorption des plus petits par les plus gros et précarisation du plus grand nombre des acteurs au profit d’une poignée de riches (comme tu l’as écrit Philippe!) Seule l’intervention de l’État à permis quelque avancée en ce domaine: prix unique du livre, droits de prêts en bibliothèque par exemple. Mais cela s’est toujours fait avec force grincements de dents!



À mon sens, les oppositions ne se situent pas uniquement sur le plan de l’économie. Il y en a en réalité une véritable "lutte de pouvoir" qui se joue concernant le livre. Chacun des univers cités, et ils ne l’ont pas été tous ici, a une idée de ce que DOIT être le livre. Les différents commentaire ci-dessus l'illustrent. Je prends un exemple tout simple et constaté massivement. Dans les collèges ou lycées, si des collaborations entre le professeur documentaliste et les autres enseignants donnent parfois des résultats tout à fait passionnants, combien y en a-t-il où cela ne fonctionne absolument pas ? Combien où cela se résume à une simple demande de prestation "bibliographique" de la part des enseignants dans leur propre matière ? Autre chose, combien de fois ai-je vu, quand j’ai rencontré des élèves, une simple table de libraire avec mes livres ? Peu, très peu. Une intolérable opération commerciale pour beaucoup d’enseignants... alors qu’on sait qu’il n’y a rien de plus personnel qu’un livre et que pour beaucoup de jeunes on a ainsi manqué une belle occasion de les voir manifester le désir d’en posséder un.



Ce ne sont là que des exemples partiels qui, s’ils n’ont pas vocation à expliciter ce qui se passe entre tous les autres univers, n’en démontrent pas moins toute la difficulté à élaborer collectivement une autre écologie du livre. Mon sentiment est que ça ne marchera jamais, si nombreuses ont été les initiatives restées lettre morte. C’est dans une autre direction qu’il faudra sans doute chercher, dans des initiatives transversales, mais d’échelle réduite, ou encore comme le suggère justement cette tribune, des projets intimement liés à un territoire. Un immense chantier néanmoins à investir! Alors, qu'est-ce qu'on attend?

P. Favaro auteur
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