Littératures de l'imaginaire : quelle place reste pour les petits éditeurs ?

La rédaction - 27.01.2017

Tribune - littérature imaginaire France - fermeture éditions Riez - tribune Walrus constat


La fermeture annoncée des éditions du Riez a provoqué de multiples réactions. Les éditions Walrus tentent pour leur part d’en tirer des conclusions sur ce que les littératures de l’imaginaire peuvent vivre aujourd’hui. Une France prolifique dans sa production d’œuvres littéraires, certes, mais comment trouver une place pour chacun ?

 

Imaginaire

marie romantica, CC BY 2.0

 

 

Aujourd’hui les réseaux sociaux nous ont porté un bien sombre message : les Éditions du Riez tirent leur révérence. Bien que cette décision apparaisse aujourd’hui comme la plus sensée, et donc quelque part la plus courageuse, elle m’a profondément attristé, et ce à plus d’un titre. Tout d’abord parce que ce sont des collègues finistériens. Ensuite — surtout —, parce que leur catalogue avait ceci de commun avec le nôtre qu’il brandissait fièrement le drapeau de ces « mauvais genres » que nous aimons tant.

 

Sans compter que cet éditeur donnait une vraie, grande et belle place aux nouveaux auteurs francophones, ce qui n’est pas anodin dans un contexte où beaucoup de nos confrères préfèrent, si leur budget le leur permet, miser sur des traductions depuis l’anglais et des têtes d’affiche bankables.

 

Ajoutons à cette fermeture celles, déjà actées en 2016, de Céléphaïs, Mythologica, Griffe d’Encre, et parmi nos confrères exclusivement numériques, La Bourdonnaye, et j’en oublie sûrement. Ça commence à faire beaucoup, notamment pour tous les passionnées qui œuvrent dans ces micro-maisons et surtout leurs lecteurs, qui savaient pouvoir y trouver des objets éditoriaux rares et fragiles (et donc précieux).

 

Au-delà de ces tristes considérations, l’éditeur que je suis se pose plusieurs questions. Douloureuses, les questions. Et d’abord celle-ci : à quoi ressemblera l’offre de demain ?

 

 

Quelle sera l'offre de demain ?

 

Ces disparitions laissent augurer d’un avenir à l’image de ce qu’est devenue la société de consommation : une rétractation du marché, soit par fusion/acquisition, soit par disparition de la concurrence. Et je crains que la seconde option ne soit actuellement bien engagée.

 

Les « grandes maisons », celles qui ont réussi — souvent avec mérite — à capitaliser sur leurs précédents succès, disposent encore d’une puissance marketing notable et d’une bonne visibilité auprès de nos amis libraires et journalistes. Mais elles ne sont plus très nombreuses à rester debout sur l’échiquier. 

 

Bragelonne, la reine, Mnémos, la tour solide, l’Atalante, le fou. Dans leur sillage résistent des éditeurs aux orientations assumées, auréolés d’une crédibilité acquise de haute lutte, mais moins présents en tête de gondole : Les Moutons Électriques, Critic, le Bélial, ActuSF, Orbit, Au Diable Vauvert, Rivière Blanche, et j’en oublie forcément (pardon, pardon, pardon). Enfin, dans leur ombre vivotent — et tentent de résister année après année, contre vents et marées financières — quelques bandes de fous furieux, d’enragés, souvent animés par la seule passion. Leurs conditions de subsistance sont spartiates et leur survie ne tient qu’à un fil.

 

Si l’on revient un peu sur cette longue liste d’éditeurs, quels enseignements peut-on en tirer ?

 

D’abord qu’ils sont tous issus de l’édition « traditionnelle » : leur métier est de publier avant tout des livres papier, ils ont appris à jongler avec les contraintes de l’impression et ils connaissent leur métier sur le bout des doigts, de la réception des projets jusqu’à la mise en rayon en librairie. Ce ne sont pas (plus?) des amateurs. Et puis qu’aucun — à part Bragelonne pour la numérisation massive de son catalogue et Mnémos pour ses objets numériques innovants — n’a attaqué le passage au numérique avec une vraie stratégie guerrière. Certains de ces « seconds couteaux » n’y ont d’ailleurs toujours pas trempé le bout de l’orteil.

 

Faut-il voir dans l’effondrement des petites structures un signe que les pure players se trompent de chemin ? Qu’ils n’ont pas les épaules assez solides pour subir la concurrence de catalogues de plus en plus denses et attractifs ? Que le numérique n’est pas (encore?) une valeur suffisamment stable pour y investir ? Peut-être.

 

 

 

Nous avons longuement évalué ces questions. Nous continuons de le faire, au jour le jour. Et si nous sommes convaincus d’une chose, c’est bien celle-ci : nous nous battrons de toutes nos forces pour que ce futur envisagé ne devienne pas réalité (quitte à demander à Jason et Robur, nos héros extra-dimensionnels, de nous prêter une machine à remonter le temps). Nous nous sommes construits sur le terrain du numérique. À l’époque, en 2010, c’était encore un terrain vague.

 

Nous avons contribué à l’aménager à travers nos expérimentations, nos succès mais aussi nos échecs. Nous n’avons pas envie de l’abandonner au profit d’un modèle classique qui semblerait de prime abord plus pérenne, ou en tout cas moins risqué. Nous devons rester là et assumer notre statut de testeurs, de bidouilleurs, de bricoleurs du web, et ne pas flancher devant de tels tsunamis (franchement, voir les collègues tomber comme des mouches, ça nous fout un coup à chaque fois).

 

Et les auteurs dans tout ça ?

 

Car il est une question qui nous tient encore plus à cœur : celle des auteurs francophones — et particulièrement des jeunes auteurs et autrices. Doit-on s’inquiéter pour celles et ceux qui construisent l’imaginaire francophone de demain ? Je suis enclin à le croire — à le craindre serait plus exact. Car les micro-maisons, les petites structures, n’ont qu’une option pour survivre : dénicher et lancer de nouveaux talents. Donner leur chance à des inconnus qui méritent de rencontrer le public. Quitte à les voir partir ensuite vers des cieux éditoriaux plus cléments et plus rémunérateurs — c’est le jeu. Jetez un ultime coup d’œil au catalogue du Riez si vous en doutez encore.

 

Les grandes maisons ont des entreprises à faire tourner et ont l’ambition de calculer leurs risques au plus juste : ils achètent les droits de blockbusters anglo-saxons dont ils espèrent qu’ils répèteront le carton de ce côté de l’Atlantique. Les francophones sont là, bien sûr, mais ils et elles jouent souvent dans une autre catégorie (à part peut-être Werber et Chattam). Ces outsiders ont souvent fait leurs gammes dans les années 80-90, une époque qui connaissait un autre contexte éditorial — peut-être pas toujours meilleur, mais très différent.

 

En l’absence de ces petites maisons folles et innovantes, il faudra donner aux nouveaux auteurs de la place pour émerger. Quelle forme prendra-t-elle ? S’agira-t-il d’un champ de tir expérimental à la Wattpad où l’on trouve le pire comme le meilleur ? Devrons-nous nous rabattre sur les blogs, perdus dans l’immensité du web, ou sur les réseaux sociaux, plus voraces que curieux ?

 

Comme disait le célèbre docteur Ian Malcolm dans Jurassic Park, “la nature trouve toujours son chemin” : de nouvelles formes émergeront, différentes, et nous avons confiance en l’inventivité des créateurs et des personnes qui les soutiennent. Mais une chose est sûre : il ne faudra pas céder aux sirènes des grosses plateformes du web qui, au prétexte de donner de la visibilité, se nourrissent avidement d’un contenu qui leur est indifférent, car seule compte la quantité d’octets ingérés et le nombre de pages affichées. Pourtant, nous nous y dirigeons tout droit.

 

 
 

Voilà notre question : comment faire arriver à maturité ces aspirants auteurs s’il n’y a plus aucun œil bienveillant et neutre pour se poser sur leur travail ? Quel professionnel sera encore là demain pour améliorer la narration, la caractérisation des personnages, la cohérence, le rythme d’une histoire écrite par un débutant ? Une petite maison qui ferme, ce n’est jamais anodin : je ne les vois jamais comme de petites entreprises insignifiantes, mais comme des laboratoires bouillonnants d’énergie d’où émergeront les idées folles de demain, reprises dans un second temps par l’industrie. Si ces entreprises ferment une à une, alors c’est sur l’innovation éditoriale elle-même que nous pouvons tirer un trait.