Manga numérique : le bilan de l'expérience Mangako

Clément Solym - 14.10.2011

Tribune - Mangako - experimentation - manga numérique


Le 23 septembre dernier, nous vous annoncions la fermeture de la maison d'édition de manfras numériques (sur iPhone/iPad), Mangako. L'éditeur n'avait pas alors expliqué les raisons de sa décision ni dressé de bilan de son expérience, mais promettait de revenir avec de nouveaux projets numériques.

Dans les derniers mois de son existence, Mangako avait opté pour la gratuité soutenue par de la publicité. Selon Maximin Gourcy, ce modèle avait permis une augmentation du nombre de lecteurs et des recettes plus grandes que celles des modèles payants et semi-payants. Pour autant, les revenus n'étaient pas suffisants.

 
Contactés par ActuaLitté, les deux fondateurs de Mangako, Maximin Gourcy et Jean Fèvre, ont évoqué les raisons de leur décision et dressé le bilan de cette expérience. Voici leur analyse :

 


« Après un an et demi d'aventures numériques, nous avons dû prendre la décision de mettre fin à Mangako.

Malgré le succès de nos contenus, malgré les encouragements très positifs que les derniers mois de notre activité nous ont offerts, il y a malheureusement un temps où un entrepreneur se doit de prendre des décisions aussi douloureuses soient-elles.

 


Car pour vous livrer un instantané de la situation de Mangako avant sa fermeture, nous avions atteint plus de 100.000 lecteurs actifs, et bénéficiions d'un taux de fidélisation record. La très grande majorité des clients qui avaient téléchargé le premier chapitre, enchaînaient sur les suivants. Et en attendaient de nouveaux.

Notre modèle économique avait trouvé un début d'équilibre grâce à la monétisation totale par la publicité. Mais ce choix imposait un catalogue plus important afin de générer des revenus plus conséquents pour financer nos projets de développement. Et la difficulté pour nos auteurs de tenir un rythme de production régulier ne nous a pas permis d'atteindre notre objectif.

 
La jeune génération est réputée pour consommer rapidement et vite changer de centre d'intérêt. Elle est sur-représentée dans le numérique. Et les auteurs doivent s'y adapter pour réussir. Si l'ouvrage papier peut être attendu de longs mois, la logique n'est pas la même sur l'AppStore où les clients sont sans cesse sollicités. Leur intérêt pour une série doit être sans cesse entretenu. Et le rythme des mises en vente doit s'adapter. L'auteur doit s'astreindre à travailler avec de fortes contraintes. Il s'agit certainement du point que nous avions le plus sous-estimé.

Tout autant que le recrutement de nouveaux talents. Avec une question encore en suspend : dans le domaine que nous traitions, de quel horizon viendront demain les auteurs de contenus numériques ? De la bande dessinée traditionnelle ou d'autres univers graphiques ?

 


De cette expérience, nous avons tiré de nombreux enseignements, que nous espérons pouvoir mettre au service de nouveaux projets numériques.

Tout d'abord, nous sommes convaincus de la rupture qui existe aujourd'hui dans l'édition. Un éditeur de livre ne peut devenir un éditeur de contenus numériques sans de profondes remises en cause de ses pratiques. Prenons deux compétences et une raison d'être qui nous semblent déterminantes dans la conduite d'un projet d'édition numérique :

- un éditeur numérique doit comprendre les enjeux technologiques de ses choix et maîtriser les développements informatiques mis en oeuvre dans la production de ses livres numériques et/ou applications. Par exemple, nous avons fait le choix de concevoir nos applications spécifiquement pour iOS afin de respecter l'ergonomie offerte par les iDevices et d'optimiser ainsi les dispositifs de lecture sur les terminaux d'Apple. Un pari que nous avons réussi. Malgré la technologie complexe que nous utilisions, les lecteurs nous ont toujours vanté la simplicité d'utilisation de nos applications.

 


- Les techniques du marketing 2.0 doivent, elles aussi, devenir une ressource stratégique en interne. De nombreux prétendus éminents spécialistes de l'AppStore et du web, qui distribuent conseils et recommandations sur les bonnes pratiques pour réussir aiment donner le conseil suivant : “soyez numéro 1 des ventes sur l'AppStore !”. Un bien beau défi qui ne se réalise pas aussi facilement. L'AppStore répond à des règles bien particulières qu'il faut maîtriser pour réussir. Ce qui est certain, c'est que l'on ne devient pas numéro 1 parmi plus de 400.000 produits en attendant sagement qu'Apple vous remarque et vous mette en avant dans une sélection. Le mix-marketing doit être décliné par l'éditeur lui-même, et nous l'avons bien compris puisque nos applications ont réussi à se placer à plusieurs reprises dans le top 5 des téléchargements de l'AppStore .

- La chaîne du livre traditionnel ne peut servir de référence. Aujourd'hui, l'éditeur a pour raison d'être d'animer une communauté de lecteurs en étroite collaboration avec ses auteurs. De nombreuses pistes sont à travailler pour parfaire un travail véritablement collaboratif avec sa communauté.

Un dernier point sur notre bilan. Il reste encore beaucoup à faire pour que l'édition numérique bénéficie sur le web de la même présence que la presse écrite offre gratuitement aux livres. Certains médias du net sortent du lot comme Actualitté, mais nombreux sont ceux qui ne s'intéressent pas à l'actualité du livre numérique. Et trop souvent force est de constater qu'il n'existe pas à ce jour une critique ayant un appareil suffisant pour juger d'un contenu numérique à l'instar de ce que l'on trouve pour le livre en général et la bande dessinée en particulier. Or l'édition numérique a besoin pour se développer, de se confronter à une critique qui ne parle pas simplement de supports, mais de contenus. Nous avons besoin du jugement des journalistes et des blogueurs spécialisés pour faire connaître notre production.

Mais nous savons ce qu'elles valent aux yeux des lecteurs de Mangako, et c'est bien là notre satisfaction.

Des lecteurs qui, nous l'espérons, nous suivront dans nos prochaines aventures numériques ».