« Notre monde est malade », par Antonin Carselva

Editions La Différence - 23.05.2013

Tribune - échec - terrorisme planétaire - capitalisme


Les Éditions de la Différence viennent de publier le 10 mai L'Échec, Anatomie d'un tabou, dans lequel l'auteur, Antonin Carselva, ajoute à sa qualité d'écrivain celle de chirurgien. Il défriche et découpe au scalpel « la maladie du monde ». Comme l'écrit Antonin Carselva dans l'article qui suit, « Ce n'est pas une analyse […], c'est un constat. »

 

 


 

 

Ce monde, malade, souffre d'une maladie incurable. Il a déjà perdu la conscience et la maîtrise de ses pulsions et tourne sur lui-même comme une toupie affolée du rythme sans cesse accéléré de sa rotation. Il a commencé, depuis longtemps maintenant, une agonie désormais en phase terminale. Cette agonie sera d'autant plus meurtrière qu'elle s'approchera de son dernier souffle. 

 

Merci à Antonin Carselva de condamner à son tour ce « terrorisme planétaire ».

 

 

 

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« Notre monde est malade », par Antonin Carselva

 

Notre monde est malade. À son chevet, des docteurs de renommée mondiale. Ils ne comprennent rien au mal, et encore moins aux souffrances du malade. Mais ils ont un remède, toujours le même, prescrit par tous leurs pairs avec une réconfortante unanimité : il faut pratiquer la saignée !

Voilà où nous en sommes.

 

Le malade, lui, va de plus en plus mal : il était déjà victime d'une hémorragie ! Beaucoup de sang, « évadé », dit-on, rapport à ce carcan indésirable qu'on appelle « l'état ». L'état du malade… vous me suivez ?

 

Ces temps obscurs, ils ne nous renvoient pas à un passé reculé. Pas du tout. C'est notre temps, comme c'est notre monde.

 

C'est-à-dire un monde qui vit avec des idées politiques qui datent de mathusalem. Et qui s'acharne, coûte que coûte, à conserver une dialectique de façade pour mieux masquer un consensus inébranlable de conformisme. Puisque les médecins, on vous dit, ont préconisé la saignée !

 

Et encore, de quoi nous plaignons nous ? Avant, la saignée, c'était de bonne guerre…

 

Des pans entiers des populations européennes sont aujourd'hui acculés. Ça va de l'ouvrier français exaspéré par une doctrine de management délétère au petit employé grec jeté à la rue dans des conditions abjectes et qui finit aux mains de la sisa, cette drogue du pauvre qui lui promet une mort rapide. En passant par le retraité allemand obligé de s'exiler parce qu'il ne peut plus faire face dans son propre pays à la charge financière des soins qu'il nécessite. Chacune de ces personnes va vivre sa situation comme un échec personnel, elle va s'isoler, accepter sa condamnation à mort : le licenciement, l'expulsion, l'exil forcé… Parfois, elle va signifier l'impossibilité dans laquelle on la met de vivre par un acte désespéré.

 

Dans le même temps, on peut regarder de l'autre côté : là, tout va pour le mieux ! les riches sont de plus en plus riches. Pas de crise en vue, on peut multiplier une fortune déjà énorme par deux en un an sans que ça ne pose aucun problème de conscience à qui que ce soit.

 

Trop sommaire comme analyse. Ce n'est pas une analyse en effet, c'est un constat.

 

Les responsables de la faillite idéologique de l'occident, on les connaît : Hayek et sa Société du Mont Pélerin, le néo-libéralisme, et cette sale mentalité qui a envahi la planète comme une gale cynique et malfaisante. Cette idéologie prône la réussite. Elle revendique sans complexe la réussite, à la fois dans son entreprise de propagande, et dans sa finalité économique profonde. L'objectif qu'elle donne à chacun est simple : réussir. À tout prix.

 

L'échec, anatomie d'un tabou

Vouloir réussir, c'est le plus sûr moyen d'échouer. Toutes les philosophies vous le diront. C'est déjà avouer sa soumission au système de valeur factice qui est mis en place pour mesurer la réussite. C'est là que tout dérape. Il faut réussir par tous les moyens. Le capitalisme, c'est l'apologie de la mafia. Comme le sport est devenu l'apologie du dopage. Il traîne bien quelques vieilles valeurs morales qui viennent susurrer un vague remords, une timide condamnation… Mais le cœur n'y est plus : on sent bien qu'elles sont de moins en moins crédibles face à l'injonction principielle qui a pris le pouvoir.

 

Le système de la réussite serait formidable s'il ne s'établissait pas dans sa nature même au détriment d'un ordre de valeur bien plus essentiel. Il faut le regarder en face : la compétition n'est pas un système de distribution de la réussite, mais de l'échec. Pour trois médailles, combien d'amertume ? Si l'on ajoute à cela une défaillance globale du jugement, ça fait beaucoup de gâchis.

 

Tant qu'il y aura du sang…

 

Justement, le malade commence à s'étouffer, les ressources inépuisables de la planète se raréfient à vue de satellite. Le plus douloureux est encore à venir. Car le patient est lucide : il a toute sa raison. On lui livre toutes les informations sur ses symptômes. Il a à sa disposition tous les outils d'analyse pour savoir où il en est. Alors pourquoi une impuissance aussi manifeste ? Faudrait-il voir dans une telle apathie morale une pulsion de mort à l'œuvre ? C'est là que le syndrome de l'échec prend toute sa résonance tragique. Ce n'est pas la somme de millions d'échecs individuels : ces échecs ne sont qu'une conséquence d'un échec beaucoup plus fondamental qui concerne l'homme en tant qu'espèce, dans sa capacité à orienter ses désirs et à reconnaître où est son génie.