Pour ses étrennes, Boris Vian mérite le Panthéon !

Clément Solym - 01.01.2009

Tribune - etrennes - Boris - Vian


Nous voici en 2009. Le 220e anniversaire de la Révolution française sera célébré. Mais c'est aussi le malheureux 50e anniversaire de l'extinction d'une autre révolution. Une révolution plus silencieuse. Ou ignorée plutôt. Surtout par son propre champ : la littérature.

Enfin gagné par le succès, il ne connait pas la reconnaissance

Comme l'on a célébré Victor Hugo en 2002 pour le bicentenaire de sa naissance, 2009 devrait être l'année de Boris Vian. Ce dernier nous quitta en effet le 23 juin 1959, pendant la projection du film tiré de son propre livre, J'irai cracher sur vos tombes. Une fin digne de Molière. On peut malheureusement craindre que la commémoration ne soit pas à la hauteur.

De son vivant, il est bien peu de dire que Boris Vian eut des difficultés à se faire reconnaître. Malgré un grand succès populaire pour une partie de son œuvre à partir des années 1960, il reste encore ignoré, voire méprisé par la « Grande Critique » n’ayant de considération que pour la « Grande Littérature ». Pour preuve le peu d’ouvrage existant sur son œuvre. Il est à signaler également la publication tardive de ses oeuvres complètes (1), et son absence au panthéon de la prestigieuse collection de La pléiade (2).

Une collection de clichés


Des biographies ont été rédigées sur l'aspect polyvalent d'un personnage hors du commun, sur un symbole d'une époque et d'un lieu. Son oeuvre se voit réduite à ce qui serait l'amusement d'un pasticheur, d'un fantaisiste, reflet de l'état d'esprit du Saint-Germain-des Prés dont il est devenu un emblème. Les poncifs fleurissent, et l'on oublie l'écrivain.

De brillantes études et critiques existent (on prendra pour exemple les ouvrages de Noël Arnaud, Marc Lapprand ou Michel Rybalka), mais trop peu nombreuse face à la complexité de l'oeuvre de Boris Vian. L'analyse des travaux et de l'esthétique « vianesque » reste confidentielle et conscrite à un cercle d'« originaux ».

Boris Vian ne semble être qu'un écrivain de second ordre pour adolescents, un amuseur de galerie, lu essentiellement par la jeunesse, et qui présenterait à peine plus d'intérêt littéraire que certains de nos contemporains « sans estomac » (3). Cette réticence est évidemment liée à la nature de son œuvre. Une oeuvre qui se veut populaire, mais qui est profondément complexe. Une oeuvre réfractaire suscitant l'incompréhension des esprits conformes. Une oeuvre hétérogène, où l'amusement et la fantaisie côtoient le génie poétique et la profondeur réflexive.

Poésie et philosophie au coeur de son oeuvre

Nous aurions pourtant tout intérêt à reconnaître la grandeur littéraire de Boris Vian. Son oeuvre est infiniment génératrice de réflexion sur la liberté, le désir, la mort. Son écriture même est fondée sur une réflexion et une remise en cause du langage à son essence. Chez Boris Vian, le jeu de mots n'est pas qu'un simple calembour. C'est un acte de poétique, un engagement philosophique : il nous met en garde contre les mystifications du langage. Il maîtrise son écriture pour dominer les mots et mieux montrer que c'est eux qui nous dominent. La littérature prend alors ici son rôle libérateur. En cela il se distingue des existentialistes (alors que le lieu commun l'associe à ces derniers), qui eux aussi s'illusionnaient avec des mots, à commencer par Sartre. À l'heure où les mots sont gravement instrumentalisés par le pouvoir, cette mise en garde pourrait être plus que nécessaire.

Alors attention : comme l'écrivait Boris Vian, « laisser la littérature aux mains des imbéciles, c'est laisser la science aux mains des militaires ».


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1) Début de la parution en 2000, Oeuvres de Boris Vian, 15 volumes, Fayard
2) Ce qui devrait être corrigé en 2010 grâce au Canadien spécialiste de Vian, Marc Lapprand
3) Pour reprendre le titre de l'ouvrage de Pierre Jourde, La littérature sans estomac, Pocket, Agora, 2002