Prendre le risque, par Delphine Bertholon

Auteur invité - 17.07.2018

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J’ai gagné mon premier concours de poésie à six ans, organisé par la bibliothèque de mon quartier, à Lyon. Il s’agissait juste d’associer des mots tirés au hasard dans un petit panier et de faire la plus jolie phrase possible avec. Mais bon, quand même, j’étais drôlement fière, (il y avait un mini-trophée et tout !)



Delphine Bertholon © Virginie Faucher
 


Dès cet instant, j’ai écrit, sans plus jamais m’arrêter. Si l’on considère que j’ai commencé la fiction à sept ans, il m’en aura fallu plus de vingt pour parvenir à publier dans une « grande » maison. Autant dire qu’à ce stade, il n’est plus question de motivation, mais d’acharnement...

 

Des années d’études littéraires, orientation professeur de français. Un renoncement juste avant le Capes, au grand dam de mes parents (on les comprend. Et sans leur aide, à la mesure de leurs moyens, je n’en serais pas là). 

 

Des années et des années de galère, de boulots à mi-temps, de pâtes trop cuites et de patates pas assez.

Mais la littérature, vous comprenez…

 

Nous sommes le 16 juillet 2018, nous sommes Champions du monde, et j’écris ce texte en vacances dans le sud. Si je suis en vacances dans le sud (les seules de l’année, en règle générale), c’est seulement grâce à la générosité d’un oncle qui me prête son appartement sur la Côte d’Azur. Et puis, certes, je suis en vacances, mais je corrige quand même un roman jeunesse à paraître en début d’année, je prépare des rencontres pour la rentrée et, bien sûr, je lis beaucoup. Lire, ça fait partie du job. C’est de la joie — et du job. 
 

Je nage, aussi. En nageant, l’esprit se perd, les idées germent.

 

Je suis en vacances et, de fait, c’est de cela dont j’ai envie de parler : de la notion de vacance. De l’importance du « vide » dans la création.
 

“La créativité n’a rien de rationnel”

 

Il y a autant de méthodes que d’écrivains. En ce qui me concerne, il me faut des mois pour quitter un roman, pour laisser les personnages se « désincarner » et offrir leur place à d’autres, dans cette foule incongrue qu’est devenue ma caboche. Ce temps de non-écriture n’est pas de l’oisiveté : pour commencer, il y a ces mois de promotion du roman juste paru, dans les salons, les librairies, les médiathèques, les établissements scolaires. 

 

Ce sont des heures de train, des dizaines de gares, de cars, de RER, de TER (on ne fera pas de blague sur la SNCF, mais on y pense). Ce sont des émotions extraordinaires, précieuses, essentielles ; mais de la fatigue, aussi. De l’énergie dépensée. Et puis du temps, beaucoup de temps. 

 

Par chance, grâce au travail des associations d’auteurs (La Charte des Auteurs Jeunesse en particulier), ces rencontres sont de plus en plus souvent rémunérées (et le beurre dans les pâtes, c’est mieux). Puis, quand la « tournée » se calme, il y a l’atterrissage, et cette fameuse « désincarnation » : offrir une place vacante au roman à venir, aux personnages à venir, aux émotions à venir. Laisser le temps à l’histoire de prendre corps, de prendre vie. La créativité n’a rien de rationnel, chaque livre est un miracle.

Je suis incapable d’écrire pour écrire, d’être productive au sens dans lequel on l’entend trop souvent, surtout aujourd’hui. Mais veut-on vraiment qu’il n’existe plus que des « livres-produits ».

 

J’ai la chance que mes romans soient lus. D’avoir un bon éditeur. Que des libraires, des bibliothécaires, des professeurs et des blogueurs les défendent. Merci aussi à ces lecteurs curieux — par-dessus tout ! J’ai la chance de (mal) vivre de l’écriture depuis une dizaine d’années, parce que je me force à travailler aussi sur des scénarios, quand je voudrais ne faire plus que de la littérature. Je tire le diable par la queue, selon le titre de ce fameux texte de Paul Auster, dans lequel la plupart des auteurs se reconnaissent sans doute…

 

Quand je fais des rencontres scolaires, une question revient souvent, en particulier chez les lycéens : « Mais, en fait, vous gagnez combien ? Vous êtes riche ?! » Leur expliquer alors que, sur un roman vendu 20 euros, l’écrivain touche en moyenne 1,50 €. « Vous imaginez donc combien il faut vendre d’exemplaires, sachant qu’un livre demande souvent au moins deux ans de travail ? » Ils font le calcul (parfois, le prof de maths est présent, et c’est très drôle !) Leurs yeux exorbités. 

 

Et moi de conclure : « C’est le métier que j’aime, c’est mon choix, c’est ma croix. Parce que c’est plus qu’un métier, c’est ma vie. Mais si, parmi vous, certains écrivent – et je sais que c’est le cas –, prévoyez un plan B ! Ne soyez pas, comme moi, une kamikaze. »

 

Je voudrais que les kamikazes que nous sommes puissent continuer avec statut, au moins, à manger des pâtes trop cuites et des patates pas assez.

 

Pour l’heure, rien n’est moins sûr.




Commentaires

Ecrire est un métier qui vêt de l'intérieur et qui nous laisse toujours un petit creux permanent ... je crois que les mots savent bien distiller leurs caresses pour donner des frissons de bonheur Bon courage et il faut nous devenir une autre Yourcenar

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