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Québec : le contrôle des prix n'assurera pas la continuité de la librairie

Clément Solym - 21.08.2013

Tribune - Québec - prix unique - régulation


Au Québec actuellement se livre un sérieux débat autour de la mise en place d'une législation permettant aux éditeurs de contrôler le prix de vente de leurs ouvrages, en format papier ou numérique. Une commission parlementaire a été réunie ce 19 août, devant examiner l'opportunité de réguler l'industrie du livre. De son côté, le ministre de la Culture, Maka Kotto assure vouloir prendre une décision avant la fin de l'année. 

 

L'idée serait d'établir un prix unique du livre pour éviter tout rabais sur les nouvelles publications. Ce dispositif permettrait notamment de soutenir les petites librairies qui ne peuvent pas proposer aux clients les mêmes ristournes que les grandes surfaces. La question divise évidemment, comme ce fut le cas en France en 1981, avant que ne soit adoptée la loi Lang. 

 

Gaétan Frigon, président exécutif de Publipage, outil de marketing à destination des professionnels, prend dans nos colonnes le temps d'une explication qui apporte un peu d'eau au moulin du débat.

 

 

 

 Libraires, regroupez-vous

 

D'entrée de jeu, aussi bien le dire clairement : je suis contre un quelconque contrôle des prix pour les livres, tout simplement parce qu'il ne s'agit pas de la solution à long terme. C'est comme vouloir mettre un diachylon sur une plaie géante.

 

La véritable solution se retrouve dans les regroupements, comme cela s'est produit dans les autres secteurs du commerce de détail, notamment en alimentation, en pharmacie et en quincaillerie. Retournons un peu en arrière.

 

Le Québec a longtemps été le royaume des épiciers indépendants. Il y en avait un presque à chaque coin de rue. Puis sont arrivées les grandes chaînes corporatives, dont Steinberg et Dominion. Pris de panique, les épiciers indépendants ont tout d'abord convaincu les gouvernements successifs de mettre des bâtons dans les roues de ces nouveaux géants.

 

C'est ainsi qu'on a vu apparaître un prix minimum pour le pain, le but étant d'empêcher Steinberg qui possédait sa propre boulangerie, de vendre son pain à 0,15 $. Le gouvernement a également empêché ces grandes chaînes corporatives de vendre de la bière, du cidre et du vin, comme si cela empêcherait les consommateurs de faire leur «Steinberg».

 

 

McGill Bookstore

TMAB2003, CC BY ND 2.0

 

 

Pensez-vous une minute que cela a sauvé les épiciers indépendants ? Absolument pas. Ce sont les regroupements qui les ont sauvés. C'est à cette période qu'on a vu naître les Provigo, Metro et IGA de ce monde. Un épicier qui voulait réussir se devait d'appartenir à un de ces groupes. Et ils ont tellement bien réussi que ce sont eux qui ont fait disparaître les Steinberg, les Dominion et les Marchés Union qui, pourtant, faisaient la pluie et le beau temps.

 

C'est un peu la même chose au niveau des pharmaciens. En connaissez-vous aujourd'hui qui ne sont pas affiliés à Jean Coutu, Pharmaprix, Uniprix, Brunet, Familiprix ou Proxim ? En quincaillerie, Rona a été la bouée de sauvetage de la plupart des indépendants qui, dans le temps, devaient affronter le géant Pascal. Aujourd'hui, Rona est bien vivant alors que Pascal n'est plus qu'un souvenir dans la mémoire des plus vieux.

 

Du côté des librairies, mis à part les grands comme Renaud-Bray, les regroupements sont encore à venir. Pourtant, le temps est venu pour que les librairies indépendantes du Québec se regroupent sous une ou deux bannières, car leur survie à long terme en dépend. En étant membre d'une bannière, la librairie indépendante aura une vision standard, un agencement standard et une publicité standard.

La recette du succès passe par là et non par un quelconque contrôle des prix, car cette solution est éphémère. Le contrôle des prix n'a jamais remplacé la discipline de groupe comme moteur de survie et de développement. Cela est vrai autant en librairie qu'en alimentation.

 

En alimentation, Costco, Walmart (et bientôt Target) ne tiennent que les meilleurs vendeurs, qu'ils vendent souvent à des prix très bas, comme ils le font d'ailleurs pour les livres. Devant ce fait, les supermarchés conventionnels réagissent avec une plus grande sélection de produits et un bien meilleur niveau de service. Ils sont loin d'avoir abandonné la partie. Et je ne les entends pas se plaindre.

 

Alors, libraires du Québec, faites comme les épiciers indépendants, les pharmaciens indépendants et les quincailliers indépendants : cessez de craindre la compétition des grandes chaînes et faites-leur la barbe en étant meilleurs qu'eux.

 

 

publié initialement dans La Presse

rediffusé avec l'aimable autorisation de l'auteur