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Samantha Bailly : pourquoi j'ai choisi de travailler avec un agent littéraire

La rédaction - 24.04.2017

Tribune - Samantha Bailly auteure - agent littéraire France - auteur éditeur agent


Chaque semaine, en partenariat avec La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, ActuaLitté donne la parole à un membre. Ces tribunes, originellement parues dans Les Histoires Sans Fin, sont ici reprises, parce que leur pertinence reste forte. Aujourd’hui, Samantha Bailly revient sur son choix de travailler avec un agent littéraire.



 
 

Je ne suis pas friande de la vision manichéenne qui oppose l’auteur sincère, artiste véritable, insoumis et subversif, qui exerce son art dans une posture sacrifiée, et l’auteur commercial, bourgeois, qui a vendu son âme en se professionnalisant. Lorsque nous créons et signons un contrat avec un éditeur, nous faisons partie de l’industrie du livre. Que nous approuvions ou non ce système, notre ouvrage devient à la fois une œuvre littéraire et un objet économique.

 

Le travail et la création, voilà un vaste sujet qui touche à bien des représentations. Comme l’explique le sociologue Pierre-Michel Menger, il existe deux valeurs dans le travail. La valeur instrumentale, c’est-à-dire l’énergie physique et/ou mentale que nous investissons dans une tâche, et la valeur expressive, c’est-à-dire le plaisir et la reconnaissance que nous recevons par notre travail. Pierre-Michel Menger remarque un fait : dans notre société, plus la valeur expressive est élevée, plus le travail est soumis à l’imprévisibilité. Nous ne savons jamais si un ouvrage trouvera son public ou non.

 

Mais c’est notre passion, n’est-ce pas ? Nous y gagnons cette fameuse « valeur expressive », alors de quoi nous plaignons-nous ? Nous connaissons les risques. Nous faisons ce métier, car nous l’aimons. Comme si, finalement, cette reconnaissance hypothétique faisait gage de rémunération. Oui, nous connaissons les risques. Et justement, ces risques, ce ne sont pas les nôtres. Lorsque nous signons un contrat, nous cédons nos droits en échange de « l’exploitation permanente et suivie de notre œuvre ». Pour les romans, nous sommes rémunérés en moyenne entre 8 et 14 % en littérature et 5 et 6 % en littérature jeunesse parce que nous confions à notre éditeur ce risque, celui de lancer un ouvrage dans la roulette russe géante qu’est le marché du livre.

 

Aux côtés des éditeurs

 

 Je grandis aux côtés des éditeurs. J’ai 18 ans lorsque je signe mon premier roman, chez une petite maison d’édition. De 2009 à 2012, je vois l’envers du décor : je fais en moyenne deux salons par mois, je porte les cartons, je signe des romans dans un appartement où les livres débordent des placards, je vois le livre se faire étape par étape, j’ai accès aux ventes, j’écoute les problématiques du métier d’éditeur. En 2012, je signe avec plusieurs maisons importantes.

J’accède à la chaîne du livre dans sa grandeur et sa complexité. Là encore, je suis très à l’écoute des problématiques des éditeurs : la surproduction, la prise de risque permanente, les marges de chaque acteur de la chaîne du livre… Je veux m’adapter, comprendre, faire cohabiter ma passion avec la réalité. Les éditeurs sont sympathiques, encourageants, motivés. De la part de certains éditeurs, j’entends des phrases comme : « Surtout, ne parle pas de tes pourcentages ou de tes à-valoir avec les autres auteurs », ou encore « Ces auteurs qui négocient, qu’est-ce qu’ils sont chiants ! » ou même « De toute façon, si un auteur se plaint, il suffit d’en trouver un autre. S’il pense qu’il n’est pas assez payé, il n’a qu’à prendre un job, tiens ! »

Cela ne me choque pas. Je suis alors déjà bien trop reconnaissante d’être publiée. En parallèle de mes publications, j’ajoute à mon Master de Littérature un Master d’Édition, afin de comprendre comment l’on forme les éditeurs, mes partenaires de travail. On parle compte d’exploitation, imprimeur, librairie, diffuseur, distributeur… Mais ce qui me frappe peu à peu, c’est l’absence totale d’informations sur l’auteur. Que ce soit au sujet de ses processus créatifs, de ses droits ou de son statut social.

 

En (sur) vivre

 

En 2012, après deux ans dans une grande entreprise de jeux vidéo, je réalise mon rêve : devenir écrivain à plein temps. Je (sur) vis donc de l’écriture. Entre 2012 et 2015, je publie 11 romans, 2 contes pour enfants, et des nouvelles pour des journaux ou des anthologies. Je vais par monts et par vaux pour la promotion sur mon temps libre (sans rémunération, bien sûr), je suis disponible, organisée et je gère ma communication sur le net.

 

Je vais être transparente. Entre 2012 et 2015, je gagne aux alentour de 15 000 euros par an. La majeure difficulté à ce moment n’est pas tant mes revenus bas que mes conditions de paiement de la part des éditeurs, retards, erreurs dans les redditions de compte, etc. Une précarité propre à toute personne travaillant en free-lance, mais d’autant plus accentuée face à des interlocuteurs qui estiment que leur manque de fiabilité s’excuse par le fait qu’écrivain n’est pas un métier. En 2014, je me retrouve comme beaucoup d’autres auteurs que je connais et qui en vivent, à bout de souffle, épuisée, paniquée. Le sujet de mon dernier roman ? Les stagiaires ! Et en écrivant à ce sujet, je réalise que je partage bien des points communs avec mes personnages : je ne compte pas mes heures, je n’ai aucune sécurité, aucune indemnité, et on me fait comprendre la chance que j’ai d’être publiée. D’être l’élue au milieu de la masse des manuscrits, comme d’être élu au milieu de la masse de CVs. La loi de l’offre et de la demande, n’est-ce pas ?

 

Un double langage

 

 Je commence donc à prendre mes responsabilités. Après tout, c’est moi, auteur, qui accepte ces mauvaises conditions de travail. À moi de refuser. À moi de me professionnaliser, de m’intéresser à mes contrats, à mes droits. Je fais plusieurs journées de formation gratuites à la SGDL. J’adhère à la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Plutôt que de me plaindre, j’agis. Et donc, vient le moment où je veux démarrer un nouveau rapport auteur-éditeur. Un rapport plus équilibré. Ne pas accepter de signer des contrats sans les négocier, discuter certains usages. Mais face à un éditeur, j’ai affaire à la fois à un directeur littéraire et à un gestionnaire d’entreprise. Jusqu’ici, je ne parlais que le langage de la création. Maintenant, je parle fiscal, social, et juridique. Certains éditeurs jouent le jeu et s’ouvrent à cette discussion. D’autres basculent soudain dans un discours aux modalités affectives.

 

La faveur

 

L’éditeur explique qu’il fait une faveur à l’auteur en publiant son livre. Aucune relation ne peut être juste si l’un des partis estime faire une « faveur » à l’autre.

 

La séduction dans la parole

 

L’éditeur n’est jamais avare en compliments dithyrambiques. Mais quand vient le moment de signer le contrat, l’éditeur est outré que l’auteur veuille négocier, fait appel à la « confiance ».

 

La culpabilisation

 

L’éditeur explique qu’il ne peut vraiment pas augmenter le pourcentage ou l’à-valoir. Il parle des difficultés du secteur, de l’entreprise. À l’entendre, il va mettre la clef sous la porte en passant de 6 à 7 % pour un auteur.

 

La possessivité

 

L’éditeur exige de façon explicite ou voilée que l’auteur n’aille pas chez un autre éditeur, sans pour autant améliorer ses conditions. Mais un auteur n’est pas salarié. La liberté est sa prérogative. À l’éditeur non pas de forcer l’auteur à rester, mais à soigner cette relation pour le fidéliser.

 

L’amitié

 

L’éditeur explique qu’il est déçu que l’auteur négocie le contrat. Quand même, on n’est pas là pour être dans une relation si froide, on est humain, on est dans un métier d’affect… 

 

Ce mélange de modalités, je n’en veux pas. Une fois que l’on ne dit plus « oui » à tout, le rapport de force auteur-éditeur se dévoile, et cristallise des tensions qui se répercutent sur le plan du travail éditorial. Des tensions qui deviennent une pression. L’auteur, lui, n’a aucune sécurité. Le rapport de force n’est pas équilibré. Nous sommes toujours « en attente ». 

 

L’agent : une solution peu pratiquée en France

 

Récemment, un changement de taille est venu bousculer mon rapport à mon métier et à la créativité. Approchée par une importante agence littéraire, j’ai pris la décision d’être désormais représentée par un agent. Dans les pays étrangers, l’agent est le médiateur quasi obligatoire entre un auteur et un éditeur. La France est une exception. Autant les éditeurs français publiant des ouvrages traduits de l’étranger ont l’habitude des agents, autant ils n’ont pas cette habitude avec les auteurs français, notamment en jeunesse. 

 

Mon agent littéraire fait de nombreuses choses : il relit mes manuscrits, sur lesquels nous effectuons ensemble un travail littéraire, prospecte les éditeurs, négocie les conditions et les contrats, vérifie les redditions de comptes, et effectue au global un travail de conseil et d’accompagnement. Être représentée par un agent ne supprime pas la relation à l’éditeur, qui s’interrompt au moment difficile de la négociation du contrat, et qui reprend une fois que cette question est évacuée. Au contraire, cela ôte une zone de friction pas toujours agréable, qui vient parasiter le travail sur le plan littéraire. Cela m’a permis de séparer deux registres que je devais auparavant faire cohabiter avec difficulté face à l’éditeur : la création et le juridique/économique.

 

Cette nouvelle façon d’aborder le métier d’écrivain m’a permis de retrouver une grande sérénité pour écrire. En échange d’un pourcentage sur mes droits d’auteur, j’ai vu mes conditions de rémunération et de travail s’améliorer de façon drastique. Trouver un bon agent littéraire, c’est trouver un véritable professionnel de l’édition. Ce n’est pas quelqu’un à qui l’on délègue tout aveuglement, pour reproduire le schéma d’infantilisation qui se produit déjà souvent entre auteur-éditeur.

Il faut rester vigilant, se méfier des structures qui vous proposent des représentations de façon peu claires, systématiques, ou qui veulent vous prélever un pourcentage trop élevé. En fonction des agences, des auteurs et des services rendus, ce pourcentage varie. Pour donner une fourchette, un agent prend entre 10 et 15 % maximum sur le national et 20 % sur l’étranger — face au 50 % traditionnel que prend un éditeur, qui très souvent exige les droits étrangers sans pour autant les exploiter, faute de temps ou de moyens. L’agent prélève son pourcentage sur le contrat précis sur lequel vous l’avez mandaté, au moment où vous êtes rémunéré.

 

Tout auteur n’a pas pour vocation ou objectif d’être auteur à plein temps. Tout auteur n’a pas forcément besoin d’un agent littéraire. Chaque situation est différente. Mais je continuerai de bondir lorsque des membres de la chaîne du livre considèreront qu’un auteur n’a pas à revendiquer être un professionnel. Être auteur est un métier atypique, mais c’en est un.

 

Dans ma volonté de me professionnaliser tout en conservant mon énergie et ma liberté, l’agent est la solution que j’ai trouvée compte tenu de mon parcours, afin de permettre un dialogue et des conditions plus justes. Quoi qu’il en soit, chers auteurs, je vous invite à être votre propre gardien.

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