Tom Lanoye, Stromae de la littérature en Belgique, arrive en France

Editions La Différence - 28.08.2014

Tribune - Stromae littérature - Tom Lanoye - Belgique publication


Les Éditions de la Différence vous offrent, en exclusivité, un extrait du nouveau roman de Tom Lanoye, Troisièmes noces, qui sort aujourd'hui en librairie.

Appelé le « Stromaé » de la littérature en Belgique, il y vend des dizaines de milliers de livres à chaque nouvelle parution.

 

Si Tom Lanoye est nouvelliste, essayiste, romancier, poète, comédien, metteur en scène, dans ce quatrième roman, traduit en français par le remarquable Alain van Crugten, il pourrait être comparé à un peintre utilisant toute la palette des émotions humaines. En effet, le lecteur y passe du rire aux larmes, de l'envie de lire à haute voix, pour en faire profiter le plus grand nombre, à une légère honte au point de vérifier que personne ne lit par-dessus son épaule. Et le génie de l'auteur réside bien là, dans sa capacité à nous faire vibrer de tous nos sens.

 

Jamais vulgaire, touchant toujours. Tragique et drôle !

 

 

« L'instant d'après, Vandessel s'effondre. Il n'est plus un gangster ou un acteur. Il n'est rien. Il est un homme qui va sur ses quarante ans et qui est amoureux fou. Il donne un coup de poing sur la table, mais sa voix se brise : « Mais nom de dieu, Seebregs, qu'est-ce que ça peut te foutre ? Tu as vécu pour deux. Tu es au bout du rouleau. Qu'est-ce que ça importe à un homme dans ton état ? Tu peux encore aider quelqu'un d'autre à avoir une vie meilleure. Rien de plus. Tu peux aider deux personnes à avoir une vie meilleure. Tu es une clé, tu ne vois pas ça ? Tu es une porte d'entrée. Une petite porte de derrière. C'est la seule chose que tu puisses encore être. Sois réaliste. Tu ne veux pas le faire pour le fric, ou pour moi, ça, je peux le comprendre. Mais alors fais-le pour elle. Fais-le pour Tamara. » 

 

C'est abominable, sa façon de me supplier. Mauvais phrasé, voix mal contrôlée, un déluge de clichés, des répétitions inutiles. Je détourne le regard et je fixe la table en feignant la honte. Terminer une scène est toujours pénible. Dire « Cut ! » au bon moment, c'est tout un art. 

 

J'entends la patronne qui approche, toujours traînant la savate. Offscreen, Vandessel a cessé de se lamenter. Il renifle un peu et se mouche. Une main osseuse, une sorte de patte de poulet, écailleuse et d'une couleur à peine distincte de celle du marbre, fait glisser le cendrier dans l'image, jusqu'à ce qu'il soit exactement au milieu de la table. Parfait. D'autant plus qu'une autre main, noire comme jais, avance prudemment le mégot d'une cigarette filtre vers ce cendrier, en secoue la cendre et écrase ensuite le mégot en le tournant brutalement entre le pouce et l'index. 

 

Parfaitement au milieu du cendrier. 

 

Parfaitement au milieu de la table.

 

Même la lumière est soudain parfaite. Exactement ce qui convient : sale, indécise. Et au milieu de tout ça cette peau noire, ces ongles turquoise, ces doigts minces de pianiste avec, à l'auriculaire, une bague en faux or avec une fausse pierre d'un vert criard. Finalement, ils ont quand même quelque chose en commun, Vandessel et sa Tamara.

 

Le mauvais goût. L'amour est la recherche du partage, même si on n'a que deux sous en tout. 

Du regard, je remonte à partir de la main noire. Poignet mince, coude, épaule nue, tête. En bruit de fond, j'entends la patronne qui s'éloigne en traînant les pieds. Il faut absolument que je revienne ici avec un enregistreur. 

 

Tamara ne semble rien entendre. Ses lèvres pleines sont serrées avec rage. Elle est à peine maquillée. Ses cheveux crépus sont coupés court et elle a de petits tétons pointus. Telle quelle, elle pourrait chanter dans un groupe de jazz d'avant-garde. Ses épaules émergent d'un petit haut jaune tout simple, elle tient les jambes croisées sous une minijupe blanche. Ses escarpins stilettos sont blancs, eux aussi.

 

Elle regarde fixement devant elle comme si elle n'était pas ici, mais dans un quelconque township. La seule chose qui bouge en elle est sa tête. Elle balance imperceptiblement de gauche à droite, comme la tête d'un cobra ou comme celle d'une pute new-yorkaise sur le point d'envoyer une bordée d'injures. Son front porte trois petites cicatrices de même grandeur, un centimètre environ, légèrement gonflées. Trois petits traits, trois petits rayons de soleil noirs qui partent d'un point invisible, juste entre les sourcils. Petit accident ou rite ethnique ? De son œil droit – le blanc est aveuglant comme de la chaux sur de l'asphalte frais – une larme rapide tombe sur la pommette. Elle laisse une petite traînée, comme un escargot. 

 

La fille ne m'accorde pas un regard. Elle ne possède pas les larges fesses et cuisses de tant d'autres femmes noires. Si elle était couchée nue sur le ventre, on pourrait la prendre pour un jeune garçon. Un garçon de son âge.

 

« D'accord, dis-je à Vandessel. Tu m'as convaincu. » »