"Vivent les pendaisons de ces parasites qui pillent nos ressources !"

Clément Solym - 06.10.2012

Tribune - Lettres - Mont Moulin - guide suprême


Elles sont grinçantes ou douces, elles nous parlent de nous, de notre société, c'est la rubrique estivale de ActuaLitté : les Lettres du Mont Moulin... Et pour votre plus grand plaisir, Les Lettres se prolongent à la rentrée !

 

 

Grand guide suprême, 

 

Il a fallu beaucoup d'efforts pour que les siècles d'obscurantisme transmis par nos parents s'effacent peu à peu afin que l'homme nouveau aspire enfin à sa renaissance. En trente années de cachot, j'ai le sentiment d'avoir été presque rééduqué. J'appartiens désormais à cette transformation de la société que vous avez décidé d'entreprendre pour notre seul bonheur. Aussi, je me demande parfois si ma libération est bien méritée et si quelques velléités de rébellion ne subsistent pas encore dans mon esprit faible et malade. Il est vrai que l'annonce de cette liberté toute proche me semble aujourd'hui bien réelle. On ne me bat plus depuis une semaine, favorisant ainsi la formation de croûtes sur les quelques plaies qui étaient encore à vif il y a peu de temps. J'ai été autorisé à nettoyer ma cellule des excréments que les gardiens y jetaient chaque jour et ma ration de soupe a été doublée. Il faut peu de choses pour que l'homme puisse accéder pleinement au bonheur.

 

On m'a dit que mon arrestation avait été décidée parce que mon nom figurait sur une liste. Sans doute que cette inscription qui apparaissait suffisante à l'époque ne le serait plus aujourd'hui. Autrefois, les gens écrivaient à tort et à travers pour se rendre intéressants. Qu'importe, seul le résultat compte, car j'ai bien avoué les mauvaises pensées qui m'agitaient contre la ligne du Parti : la conscience que j'avais de la société était trop ouverte donc malsaine. Je n'étais pas un bon militant au service du rassemblement que vous aviez initié et que vous présidez encore, ce qui prouve bien l'attachement que le peuple vous porte, soucieux que vous puissiez continuer à servir sa cause.

 

Il paraît que l'on arrête moins d'individus aujourd'hui, car l'humanité est en net progrès, les mauvais citoyens sont partis d'eux-mêmes, quelques-uns lestés d'une balle dans la tête. Je me souviens encore d'un de vos premiers discours, sanglé dans votre bel uniforme de colonel, exprimant qu'il n'y avait aucune place dans notre beau pays pour cette vermine contre-révolutionnaire qui avait osé dénigrer votre petit livre jaune. Des factieux avaient sournoisement brûlé ce guide fondamental que vous aviez écrit avec votre cœur et distribué dans tous les foyers. Les formules de cette œuvre grandiose, à coup sûr animée par la foi en l'homme nouveau, démontraient que nous étions tous condamnés par l'Histoire, seule la volonté du peuple étant libérée impitoyablement par votre action. En tant que Commandeur de la Révolution Démocratique et Populaire, vous aviez fait pendre une bonne centaine de ces parasites qui organisaient le gaspillage de nos ressources et fomentaient des troubles dans l'économie en provoquant des pénuries. Vous aviez ainsi donné au peuple la victoire qu'il attendait.

 

Je ne peux renier mes aveux, même si quatre des premières phalanges de ma main droite sont parties, un peu trop rapidement à mon goût, à grands coups de sécateur. J'étais dans l'entêtement d'une imbécile erreur idéologique, croyant que l'homme pouvait atteindre une pureté absolue alors que son salut ne passe que par l'organisation des besoins du peuple et leur satisfaction. Il y a quelques années, vous aviez ainsi fait comprendre à cette province du sud qu'il était inutile d'attendre de l'État une quelconque mansuétude alors que la famine décimait inexorablement sa population paresseuse. Par cet exemple, vous avez régulé la croissance démographique plus efficacement que n'importe quel planning familial ou qu'une guerre contre l'État voisin, alors que les prétextes n'auraient pas manqué. Je reconnus là votre sagesse, Grand Timonier de la Révolution, car l'homme doit savoir s'effacer devant le peuple et la mort de quelques individus doit être soufferte en silence quand la quiétude de l'humanité en dépend.

 

J'ai résisté pendant quelques semaines après mon arrestation, d'une manière idiote, je le reconnais aujourd'hui, à faire mon autocritique. Cet acharnement imbécile a été fatal pour mon œil gauche, lorsque votre police politique dialoguait poliment avec moi sur mes raisons objectives de sympathiser avec cet ennemi intérieur insaisissable, en jouant aux fléchettes trempées dans l'acide sulfurique. 

 

J'ai récemment appris que ma fille, à peine adolescente lors de mon incarcération, était devenue une femme de réconfort pour votre premier régiment d'élite. Je me suis pris à envier son sort, car elle était bien nourrie et correctement logée. Toutefois, elle devait avoir gardé de sa mère cet esprit rétrograde, dolent et chagrin, n'étant pas comme moi animé d'une volonté de s'amender de ses erreurs, car elle préféra se suicider. Cette attitude fut considérée comme une trahison pusillanime des idéaux de notre Parti, notoirement blâmable alors que cette privilégiée subissait à peine dix viols par jour, ce qui lui laissait du temps pour s'éduquer et s'élever au-dessus de sa condition.

 

Mon fils a eu un peu moins de chance. En tant qu'adjoint au commissaire politique de notre ville, il aurait, paraît-il, dressé la liste sur laquelle mon nom était inscrit. Cette attitude admirable qui se défie de la faiblesse de nos sentiments et répond à la tyrannie de la famille par la raison du Parti, lui valut une promotion d'officier chargé de réprimer une révolte d'agriculteurs qui refusaient égoïstement d'abandonner leur production annuelle à la Coopérative Centrale de la Nation. Fait prisonnier dans une contre-attaque, par ces paysans ignares et brutaux dont il avait déjà fait fusiller plus de trois cent trente vauriens, son sort fut rapidement réglé dans un écartèlement public où quatre puissants tracteurs remplacèrent les habituels chevaux de trait. Ses membres furent dispersés aux quatre points cardinaux du village où sa garnison était au repos et son tronc évidé de ses entrailles donné en pâture à quelques chiens faméliques. Ce fils, élevé au rang de héros du Peuple, vos troupes le vengèrent en décapitant le reste de la population, dont les têtes enfoncées sur des pieux aiguisés servirent au bornage des terres agricoles pendant plusieurs années. 

 

À l'Être supérieur et éclairé que vous êtes, je forme mes vœux pour que votre présidence soit éternelle. Vos trois dernières réélections avec plus de 98% des suffrages exprimés attestent à l'évidence de l'amour que le peuple vous porte. Vous assez su dissiper mon ignorance et ma bêtise en me laissant la vie sauve, en dépit du fait que quelques-uns de vos médecins aient expérimenté sur mon humble personne plusieurs maladies orphelines dont je ne suis pas encore véritablement guéri.

 

Je dois sortir demain et comme mes doigts fatigués n'ont plus l'habitude de tenir un crayon c'est le directeur de notre pénitencier qui a eu la gentillesse d'écrire cette lettre sous ma dictée. 

 

Je suivrai fidèlement votre ombre jusqu'à mon trépas, Commandeur absolu du Peuple et des martyrs de notre révolution. Que ma gratitude réchauffe votre cœur et éclaire le chemin de la vérité que vous nous aviez choisi.

 

Votre misérable serviteur.

 

 

NOTA BENE : cette lettre signée d'un gribouillis illisible fut retrouvée au Palais Présidentiel après la fuite de son occupant, le Premier des Combattants, dans un État ermite voisin. Un journaliste du Washington Post a mentionné avoir retrouvé un des rares prisonniers du Guide Suprême, libéré après plus de trente ans de captivité sans être passé en jugement. Ceci correspondrait à la description que cette lettre en donne, sauf en ce qui concerne le motif pour lequel elle aurait été écrite par le directeur de la prison sous la dictée du prisonnier. En fait, au-delà des mutilations qui l'auraient empêché d'écrire, ce prisonnier en longévité était totalement illettré et comme sa langue avait été en partie sectionnée à la tenaille, l'expression orale de ce malheureux aurait été également déficiente, de sorte que ce genre de témoignage apparaît suspect quand il remercie le Président de la Nation de ses bienfaits.